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FUITE DE CERVEAU

Samedi 10 septembre 6 10 /09 /Sep 00:00

AUSCHWITZ, AUSCHWITZ, AUSCHWITZ....



Que dire sur Auschwitz qui n'ait été dit 100 fois ?


Tout a été dit et montré plus encore.


Une des villes les plus connue au monde. Et pourtant, la première chose qui choque c'est la négation du camp de concentration par les autochtones. Le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau n'existe tout simplement pas. Il est impossible à trouver par ses propres moyens. Quelque soit la route que vous empruntiez, vous arrivez à OSWIECIM, vrai nom polonais de la ville, mais de camp, pas de trace. D'indications, pas plus... Pas de panneaux, pas de plans.

Comment peut-on vivre à Auschwitz en 2005 ? Tout simplement en niant l'existence du principal camp de concentration et d'extermination nazi.


Peine perdue. Les touristes insistent. Ils demandent leur chemin. Personne ne parle polonais, les polonais ne parlent que leur langue, mais tout le monde se comprend. Il suffit de dire : "Auschwitz ?" (c'est le nom allemand de la ville), pour être redirigé sur le bon chemin.

Enfin, une indication. Un panneau affiche "Museum Auschwitz". Ils appelent ça un musée... Une autre forme de négation ?

C'est étrange à dire, mais la vue des fils de fer barbelé vous rassure. Enfin des miradors, ne peut-on s'empêcher de penser. On est au bon endroit !


Tout a été dit et montré plus encore.


C'est d'ailleurs la limite du camp d'Auschwitz. On ne peut leur reprocher d'avoir fait dans le spectaculaire. c'est même franchement aseptisé.

Avec la notion de musée on pouvait espérer voir certaines parties du camp conservées absolument intacte, comme au moment de sa libération. Il n'en est rien. Tout est propre, vide, clinique. Du coup, il faut venir avec sa culture de la Shoah et son imagination. On s'étonne moins de la propagation des thèses révisionistes. Auschwitz, l'été, peut vite prendre des allures de camp de vacances...



Auschwitz l'été     Auschwitz l'été




Pourquoi ne pas avoir gardé intacte une partie du camp ?


Premièrement il est difficile de montrer ce qui n'est plus. (voir l'article sur le mémorial aux juifs assassinés d'Europe). Comment exposer ceux que l'on a fait disparaitre ?

Deuxièmement, la première pensée des Russes qui ont libéré le camp et des rescapés, n'a probablement pas été de tout laisser en état pour les générations futures. 


Alors que reste t-il d'Auschwitz aujourd'hui ?



Un camp militaire (Auschwitz 1 est une ancienne caserne polonaise) transformé en camp pour prisonnier. On imagine bien des conditions de vie difficiles mais rien d'atroce. Tous les bâtiments sont en dur, avec chauffage, sanitaires, paillasses... Ils sont au trois-quart fermés. Ceux qui se visitent servent de lieu d'exposition. Certains sont dédiés aux déportés d'un pays (Français, Belges...), d'autres sont consacrés à une thématique précise : preuves de l'extermination, conditions de vie...



De quelles preuves disposons nous ?


A peu près aucune ! Seul la présence du four crématoire (entièrement reconstruit (partiellement d'après les pièces retrouvées sur place) puisque les nazis l'ont détruit à l'explosif avant de quitter le camp) témoigne d'une volonté de destruction massive. Les monceaux de vêtements, lunettes, valises, cheveux, entassés derrières des vitrines témoignent juste de la présence en ces lieux de dizaines de millier de personne. Toutes ces salles de "preuves" sentent finalement la mauvaise mise en scène. Pourquoi ne pas avoir conservé les lieux tels quel ? (les entrepôts où les objets confisqués aux morts et aux détenus étaient entreposés, s'appelaient le "Canada". A l'époque, pour les polonais, le Canada était considéré comme le pays de l'espoir et de l'avenir. Tous voulaient émigrer vers ce pays, considéré comme un paradis terrestre. Par extension, les entrepôts où toutes les "richesses" du camp s'entassaient, fut surnommé "Canada" par les prisonniers qui régissaient le camp (Kapo). Le terme fut repris par les allemands.)



Photo prise à la libération du camp


Les quelques photos prises lors de l'ouverture des "Canada" sont beaucoup plus impressionnantes que les vitrines actuelles. Sans doute n'était-il pas possible de les préserver de la vermine et du pourrissement.

 

Bâtiment des preuves : chaussures    Bâtiment des preuves : valises


Les preuves concernant les conditions de détention, sont encore moins efficaces. Une potence (reconstituée, pas d'origine) pour les éxécutions publiques, un "mur de la mort" pour les éxécutions par fusillade, une prison avec des salles différentes en fonction de la punition. Tout semble en contradiction avec la raison d'être d'un camp d'extermination. Pourquoi prendre la peine de réunir une peloton d'éxécution dans un camp ayant pour fonction d'exterminer une partie de l'humanité et ayant pour se faire des chambres à gaz ? Pourquoi graduer des peines, en un lieu où les nazis tiraient sur les prisonniers juste pour s'amuser ou parce qu'il ne travaillaient pas assez vite ?

Première raison, avant d'être un camp d'extermination, Auschwitz était un camp de concentration pour prisonnier de guerre, fonction qu'il conservera partiellement jusqu'à la fin.

Deuxième raison, les Allemands étaient extrêmement peu nombreux par rapport aux 100 000 prisonniers. Le camp était régit par les Kapos, généralement prisonniers de droit commun. Les nazis entraient le moins possible dans le camp et pendant tout le temps que dura l'épidémie de typhoïde de juillet 42, ils n'y mirent même plus du tout les pieds. Il fallait pourtant éviter toute révolte massive qui aurait inévitablement conduit à la libération du camp . C'est pourquoi ils ont toujours cherché à faire croire aux déportés, puis aux prisonniers, qu'il étaient là pour travailler et qu'il y avait un avenir à rester docile et obéissant. Pour ce faire ils ont multiplié les fausses pistes, "Arbeit macht frei", obligation d'écrire aux familles pour demander des colis, punitions graduées pour faire croire à un semblant d'humanité, pendaisons publiques... Les chambres à gaz et les crématoriums devaient restés des fonctions extrêmement cloisonnées du camp.


Tout a été dit et montré plus encore.


Qu'est-ce qui est montré exactement à Auschwitz ? Un monument à la gloire du martyre polonais ? Quelque chose dans le genre en tous cas. Tout ce qui est mis en avant concerne les polonais, pas les juifs. Evidemment, du point de vue de la nationalité, c'est la Pologne qui a payé le plus lourd tribu à la folie nazi. Mais pas parce que les déportés étaient polonais, parce qu'ils étaient juifs (87% des morts sont juifs, 6% des morts sont des polonais non juifs). Ici, seule la nationalité polonaise est mise en exergue. Le sacrifice du prêtre Maximilian Kolbe en est un parfait exemple. Bien entendu, ce prêtre polonais a offert sa vie pour sauver celle d'un autre prisonnier, mais pour ce geste remarquable, combien de catholiques, polonais ou autres, responsables ou simples pratiquants, ont regardé les rafles de juifs avec un sentiment de satisfaction ? (pour éviter tout début de polémique, je précise que je suis d'origine catholique et polonaise, et pas juive).


Au final, Auschwitz est toujours un outil de propagande. J'ai visité ce camp il y a 15 ans. L'angle d'attaque de notre guide était alors légèrement différent. L'ambiance aussi. C'était en hiver, la Pologne faisait encore partie du bloc communiste, nous étions pratiquement seuls. La Shoah était présentée comme l'aboutissement ultime et logique de la société libérale dans laquelle nous vivions. Auschwitz comme symbole du capitalisme ! Rien que ça... Le guide s'en donnait à coeur joie pour culpabiliser les adolescents que nous étions alors. Ni le lieu ni notre piètre culture ne nous permettait de le contredire. Cette année, j'aurais volontier polémiqué avec ma guide, mais sortie de sa récitation, il n'y avait vraiment rien à en tirer.


Toute cette mise en scène du martyre polonais finit par être un peu pesante. Voir aussi à ce sujet l'exemplaire affaire du carmel d'Auschwitz, où huit religieuses catholiques polonaises de Poznan prennent possession de l'ancien théatre du camp.


Tout a été dit et montré plus encore.


Tout a été dit, certainement. Beaucoup de conneries et de contre-vérités aussi.

Tout a été montré ? Finalement pas grand chose. Mis à part les témoignages, presque rien n'est parvenu jusqu'à nous. Du fonctionnement du camp, ne subsiste que quelques photos volées, qui n'indiquent presque rien.



Bûcher à Auschwitz-Birkenau     Photo volée d'Auschwitz, crémation extérieure




Le film officiel de la libération (celui en vente à la boutique souvenir !) est plus atterrant encore. Le cameraman russe nous assène sans autre forme de procès, qu'il n'a pas filmé la libération du camp. Les images dont nous disposons ne sont que des reconstitutions (ils avaient tout d'abord fait jouer à quelques survivants une fausse scène d'allégresse qui s'était avérée vraiment trop décalée par rapport à la réalité. Finalement ils ont retourné une scène plus plosible, mais qui n'est tout de même qu'une reconstitution faite plusieurs jours après).



Alors, il faut faire un véritable effort d'imagination et surtout ne pas manquer de se rendre dans le camp d'Auschwitz II, Auschwitz-Birkenau. "Auschwitz" est en fait un complexe regroupant une multitude de camps, 50 dans toute l'Europe et trois dans la ville d'Oswiecim.


Le premier occupe donc les bâtiments de l'ex-caserne et voit sa construction débuter le 4 mai 1940, c'est Auschwitz I. Le deuxième est exclusivement un camp de travail, Buna-Monowitz (ou Monovice), appelé aussi Auschwitz III. Il est construit à partir de février 1941 et sert à fournir de la main d'oeuvre à une énorme usine chimique d'IG-Farben. Peu de temps après, Himler décide de construire un camp pour 100 000 prisonniers de guerre. Les travaux d'Auschwitz-Birkenau, Auschwitz II, débutent le 28 septembre 1941. C'est ici que vont périr 95 % des 1 100 000 êtres humains que les historiens estiment désormais avoir disparus à Auschwitz.


Vue d'avion des trois camps d'Auschwitz en 1944, AUSCHWITZ I, AUSCHWITZ-BIRKENAU II, BUNA-MONOWITZ III



Le camp d'Auschwitz-Birkenau, est lui absolument gigantesque. Là encore un certain effort d'imagination est demandé, puisque les barraquements en bois ont été partiellement incendiés par les nazis et que le camp est donc détruit à 80%. Mais cette fois le "vide" laissé par les barraquements rasés, aide plutôt à appréhender la démesure de l'horreur.


Vue de l'entrée principale du camp d'Auschwitz-Birkenau II



Là aussi, aucun vestige n'a été conservé. Les barraquements sont vides, certains sont ouverts et tentent de témoigner tant bien que mal des conditions de vies.


Barraquement vide d'Auschwitz-Birkenau   Barraquement de latrines à Auschwitz-Birkenau   Braaquements avec lits en bois à Auschwitz-Birkenau



Les crématoriums, ont aussi été détruits, mais, contrairement à Auschwitz I, laissés tels quels. (Pourquoi ne pas avoir reconstitué un crématorium ?)


Je n'ai pas testé tous les guides, mais ceux que j'ai pu suivre n'étaient vraiment pas très compétents. Un discours appris par coeur, impossible de sortir des questions bateaux. Essayez de passer de groupe en groupe, les guides ne suivant pas le même itinéraire, vous en apprendrez ainsi un peu plus. Le guide n'est pas obligatoire du tout, ça dépend uniquement de votre culture sur la question de la Shoah.


En "visitant" Auschwitz je n'avais pris quasiment aucune photo. Premièrement j'ai trouvé qu'il n'y avait rien à photographier, ensuite on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de malaise à l'idée de "consommer" Auschwitz comme une énième étape touristique. Ce qui m'a alors le plus marqué, c'était les portraits des prisonniers (pris par les nazis dans les premiers temps, dans un but anthropométrique, mais ils ont vite arrêté ! ) accrochés au murs des barraquements d'Auschwitz I. Leurs regards fixes étaient obsédants. Impossible de ne pas se dire "c'est moi qu'ils regardent, ils ont des chose à dire". Et puis je les trouvais beaux. Incroyablement beaux et dignes. Savaient-ils ce qui les attendait ? Comment peut-on être aussi digne dans de pareils circonstances ? J'ai alors pensé, voilà, je ne vais ramener que ça. Je ferai un article sans texte, juste avec les photos de ces hommes, tués par d'autres hommes. Et puis, comme vous pouvez le constater, je n'ai pu m'empêcher d'écrire...



Je terminerai tout de même avec eux, en silence... 

 



prisonnier mort à Auschwitz   prisonnier mort à Auschwitz   prisonnier mort à Auschwitz

  prisonnier mort à Auschwitz   prisonnier mort à Auschwitz   prisonnier mort à Auschwitz  





 

 
Par Zoso - Publié dans : FUITE DE CERVEAU
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Samedi 27 août 6 27 /08 /Août 00:00

Grâce à une interview de Björk par Marie Darrieussecq, à lire dans Beaux Arts Mag de ce mois ci, nous en savons un peu plus sur le sujet de Drawing Restraint 9, le dernier opus de Matthew Barney.



"Drawing Restraint 9" de Matthew Barney


C'est le musée d'art contemporain de Kanazawa qui lui a commandé une oeuvre pour commémorer les 60 ans du bombardement de Nagasaki et d'Hiroshima.


Après les deux bombardements, les survivants sont rapidement confrontés à la faim. Plus de nourriture, plus de travail. Le général Mc Arthur autorise alors le japon à transformer ses navires de guerre en balainiers. Pour le remercier, des milliers de japonais écrivent des lettres  et envoient de nombreux cadeaux au général. Voilà le point de départ délirant du film, des japonais qui remercient un général américain au lendemain d'Hiroshima...



Drawing restraint 9 de Matthew Barney



A partir de là, Matthew Barney enchaine les métaphores.

Un bloc d'ambre gris, symbolise les déchets que recrache la baleine après avoir mangé du krill.

La vaseline (son matériau de prédilection) n'est pas sans rappeler la graisse de baleine. Etc, etc...


Drawing restraint 9 de Matthew Barney


Un résumé du film se trouve dans un précédent article, ICI.



Le film est annoncé en France en mars 2006

 
Par Zoso - Publié dans : FUITE DE CERVEAU
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Vendredi 5 août 5 05 /08 /Août 00:00

  

musee-juif-de-berlin-between-the-lines-entre-les-lignes-daniel-libeskind

 

Daniel Libeskind n'a jamais voulu que son bâtiment se nomme "musée juif". Il a toujours appelé son projet "between the lines". Et c'est bien de cela qu'il s'agit, lorsque l'on se retrouve confronté à sa vision. De lecture entre les lignes. Rien ici n'est clairement dit et pourtant tout est là. Tentative de visite guidée...



Vous ne franchirez jamais la porte du musée juif de Berlin. Ce musée n'a pas de porte. Le projet d'un "musée juif" pour Berlin n'a même jamais existé.


Un peu d'histoire :


En 1961, la création du mur fait de Berlin Ouest une ile. Le musée de la cité se trouve alors dans la partie Est de la ville et, dès 1962, un nouveau musée voit le jour dans la partie Ouest. En 1969, la collection est transféré dans un bâtiment baroque au 9-14 Lindenstrasse. En 1979 le musée intègre un "département juif" traitant de leur histoire à Berlin. Très vite le manque de place se fait sentir et en 1989 est lancé un concours d'architecture ayant pour but de créer une extension au bâtiment baroque afin d'accueillir le "département juif" au sous-sol et d'autres collections dans les étages. Ce concours est gagné en juin de cette même année par Daniel Libeskind, avec son projet "Between the lines". L'architecte sélectionné est donc juif, mais c'est le fruit du hasard. Son projet a été retenu parmi 188 autres par un jury international qui ne connaissait pas l'identité des architectes. 

 

Ancien musée de Berlin



Mais, en novembre 1989, le mur tombe et cela va tout changer. La réunification est désormais à l'ordre du jour, les deux musées doivent fusionner et le projet d'extension est mis de côté pendant plusieurs années. Dans le même temps, Berlin redevient capitale de l'Allemagne. Se pose alors la question de la justesse d'un musée traitant de l'histoire des juifs à Berlin plutôt qu'en Allemagne. Après de longs débats, c'est cette dernière vision qui est adoptée et l'accord est donné pour la construction de l'extension en 1992.

Jusqu'à la réalisation finale du bâtiment en 1998, de nombreuses dicussions suivront sur le statut du "département juif", son rôle et le concept des expositions.

"Le concours officiel portait sur l'agrandissement du musée de Berlin par la création d'un département juif. Mais j'ai insisté pour qu'il n'existe pas d'espace distinct baptisé "département juif", et cette idée a finalement été abandonnée. Les Juifs étaient présents dans le cinéma, le théâtre, la mode, l'art, la littérature, l'économie. On ne doit donc pas pouvoir dire : "J'ai vu le Musée juif. Maintenant, j'irai voir l'histoire de Berlin". Les Juifs doivent être présents partout", expliquait alors Libeskind.

 L'architecte obtiendra gain de cause, et les collections sur la ville de berlin seront définitivement déménagés pendant les travaux dans l'ancien musée de Berlin Est, le Stiftung Stadtmuseum. Ce qui reste tout de même une autre façon possible de dire "j'ai vu le musée juif, je vais maintenant aller voir l'histoire de Berlin".


Vue extérieure du musée


En 1997, Michael Blumenthal, récemment nomé directeur du musée, obtient l'accord pour le concept actuel du "musée juif de Berlin". Plus besoin de se focaliser sur la vie des juifs à Berlin, le musée devient national et s'intéressera à la vie des juifs en Allemagne depuis 2000 ans. L'exposition se tiendra dans l'intégralité du bâtiment et pas seulement au sous-sol. Le musée obtient le statut de fondation indépendante en 1999 et sa gestion est transféré de la ville au gouvernement fédéral en 2001.

Sa construction à cet endroit précis, bien que partiellement involontaire, est donc éminemment politique. Par ce geste, on démontre que les juifs ont joué un rôle essentiel dans l'histoire du pays à travers les siècles. Que les juifs sont indissociables de l'Allemagne passée, présente et à venir. Pour entrer dans le "musée juif" il faut d'abord entrer dans l'ancien "musée de Berlin" (qui occupait un ancien palais de justice prussien, rien n'est jamais neutre en Allemagne). 

- Un immense merci à Eva Soederman du "musée juif de Berlin" pour ses éclaircissements sur cette partie historique -



Vue extérieure du musée juif de Berlin de Libeskind



Les bases de la construction du musée posées, intéressons nous maintenant au bâtiment en lui même.

La conception d'un musée juif dans la capital de l'Allemagne pose immédiatement la question des limites de l'architecture. Comment construire alors que tout à été détruit ? Comment montrer l'inmontrable, ceux qui n'existent plus, ceux qui n'existeront jamais ?


(la même question se pose pour le mémorial de la Shoah d'Eisenman)

Voir aussi à ce sujet l'excellent article de Régine Robin sur les réalisations artistiques qui tentent d'inscrire le vide et l'absence comme fondement même de l'oeuvre.



Liebeskind commence par résoudre la question de l'esthétique. Sans être laid, son bâtiment n'est pas beau. Il est agressif, il est déroutant, il est "anormal", il est brisé. Il est à l'image de l'histoire juive en Allemagne.

Liebeskind commence par résoudre la question de l'esthétique. Sans être laid, . . Il est à l'image de l'histoire juive en Allemagne.



  musee juif de Berlin "between the lines" "entre les lignes" Daniel Libeskind blitz eclair zigzag expressioniste



La forme extérieure du bâtiment est un zigzag (ou un "blitz" (éclair) comme l'appelent les berlinois) dans la plus pure tradition expressioniste allemande. Une extraordinaire ligne brisée, qui plie tout son volume pour incarner les cassures de l'histoire des juifs en Allemagne. "J'ai conçu une matrice irrationnelle susceptible d'être mise en relation avec une étoile comprimée et démantelée : celle-ci ressemble à l'étoile jaune qui a été tant portée en ces lieux" D. Libeskind.

Couvert de Zinc, balafré de 260 ouvertures qui ressemblent plus à des meurtières qu'à des fenêtres, le bâtiment semble nous prévenir : "ne vous attendez pas à une sympathique visite !" Vous n'êtes pas là pour vous reposer.

Tout ici a été soigneusement pensé, mesuré, soupesé par un architecte qui est avant tout un théoricien avant-gardiste adepte du déconstructivisme. En effet, pendant les vingt premières années de sa carrière, Daniel Libeskind n'a pas cherché à construire quoi que ce soit. Il a préféré se consacrer au dessin, à l'écriture et à l'enseignement. (Né en 1946 à Lodz en Pologne, Libeskind, après des études de musique en Israël, part aux Etats-Unis où il étudie l'architecture, puis soutient une thèse en histoire et théorie de l'architecture en Angleterre. Il fonde en 1986 à Milan une école d'architecture gratuite, "Architecture Intermedium", qu'il dirige jusqu'en 1989).

 "Between the lines" est tout simplement son premier bâtiment.


Mais quel bâtiment !



Son projet s'articule autour de quelques idées maîtresses :


Maquette du musée juif de Berlin de Daniel Libeskind  

Premièrement, on ne peut appréhender l'histoire de Berlin sans être conscient de l'apport considérable des citoyens juifs sur les plans intellectuel, économique et culturel. Un grand nombre d'hommes, ouvriers, artistes, scientifiques, ont établi un lien entre tradition juive et culture allemande. De ce trait d’union, Liebeskind a conçu une matrice  irrationnelle susceptible d'être mise en relation avec une étoile jaune comprimée et démantelée, c'est la forme extérieure du bâtiment.

 

  "les vides" du musée juif de berlin. Libeskind  

Deuxièmement, il faut reconnaitre et prendre en compte l’extinction de la vie juive à Berlin et du vide qui s'en est suivi. Liebskind s'est dit inspiré d'un opéra inachevé d'Arnold Schönberg, "Moïse et Aaron". Inachevé, car la logique du livret (à la fin de l'opéra, Moïse fait référence à l’absence de parole "Oh parole, oh parole tu me manques") a empêché structurellement toute composition musicale. C'est une problématique récurente dans l'art, comment donner corps à quelque chose que l'on souhaite montrer comme vide, un personnage de roman en creux par exemple (cf " L'homme qui dort " que Perrec traite en faisant parler son personnage à la seconde personne, le rendant ainsi étranger à lui même).

La difficile représentation prend ici la forme d'espaces de près de 30 mètres de haut (la hauteur du bâtiment) que Libeskind appelle des "vides". Trois de ces espaces sont inaccessibles, ils représentent ce qui a disparu dans l'Holocauste. Ceux qui sont morts bien sûr, mais aussi la génération qui n'a pas vu le jour et ceux qui ont fui l'Europe. "Il y a un dialogue constant entre la continuité et la discontinuité, entre l'absence et la présence", explique-t-il. Les "vides" incarnent la dernière figure du judaïsme allemand, l'absence. Jamais sans doute un bâtiment n'a réussi à incarner à ce point la contradiction entre ce qui doit absolument être dit et ce qui ne peut jamais l'être.


 

"les lignes" dans le musée juif de Berlin Libeskind

 Troisièmement, il faut intégrer physiquement et mentalement la signification de la Shoah dans la conscience et dans la mémoire de la ville. Libeskind est passionné par les noms. Il a demandé à ce qu'on lui transmette le "Livre du souvenir ", recueil des noms de ceux qui ont été déportés de Berlin pendant la Shoah. Ce livre contient tous les noms, ainsi que les dates de naissance, les dates de déportation, les endroits où l'on pense qu'ils ont été tués. De ces adresses de départ et de fin, Libeskind en a tiré des lignes imaginaires, inspiré en cela de l'oeuvre du philosophe Walter Benjamin intitulée "Sens unique" (ouvrage ayant la forme de fragments arrachés au territoire urbain avec pour titres multiples, des noms de rue, des morceaux de placards publicitaires ou d’enseignes lumineuses). Benjamin y décrit 60 "chemins de l'étoile” que Libeskind a représenté par 60 passerelles que le visiteur doit emprunter pour passer d'une pièce à l'autre s'il veut franchir les "vides". Le dialogue entre passé et présent, absence et présence, se poursuit. Votre vie actuelle est intimement lié à leur présence passée et à leur absence présente.



On pourrait tenter de résumer le projet de Libeskind ainsi : 

une étoile de David, invisible et irrationnelle, qui tente d'éclairer des lieux, que ne peuvent habiter des êtres qui n'existent pas, d’une lumière qui n'a pas de raison de briller.  

 

Vous l'aurez compris, (enfin je l'espère... (je vous avais prévenu, il a beaucoup théorisé avant de se mettre à construire!)) tout ici est affaire de lignes et de vide.

 

Des lignes et des vides, donc...


"Between the lines" associe un axe visible, tortueux et continu, à un autre axe caché, rectiligne et interrompu, symbolisant chacun à leur façon l'histoire des Juifs à Berlin. La ligne visible revêt la forme d'un zigzag, tandis que la ligne invisible (matérialisée en jaune) est ponctuée par les "vides".

 
Plan du musée juif de Berlin de Libeskind montrant les 6 "vides"



Ces "vides" sont invisibles de l'extérieur. Il n'y aucune lisibilité des espaces intérieurs quand on se trouve devant le musée. Cela permet de ménager des effets de surprise tout au long de la visite. C'est un bâtiment fantôme sur lequel le visiteur ne cesse de buter sans jamais pouvoir le comprendre tout à fait, au long d'un parcours qui joue sur le déséquilibre et une perte des repères déstabilisante jusqu'au malaise. Car la visite du Musée juif n'est définitivement pas une aimable promenade de santé mais un trajet aux allures d'épreuve, dont les jalons s'appellent la tour de l'Holocauste, les jardins de l'Exil, les "Vides". 

Mais reprenons la visite dans l'ordre. Après être entré par le vieux bâtiment baroque, nous voilà immédiatement confronté au premier "vide". Il se situe dès l'entrée (Libeskind l'a donc créé de toute pièce en restaurant l'ancien musée de Berlin), au dessus de l'escalier qui conduit aux fondations de l'ancien bâtiment qui s’étendent sous terre. L'édifice ancien n'est relié au nouveau que par la voie souterraine. En surface, de façon visible, l'autonomie contradictoire de l'ancien bâtiment et du nouvel édifice est conservée. Ceux-ci sont reliés sous terre, de façon invisible, dans la profondeur du temps et de l'espace. On ne s'élève donc pas vers le ciel pour démarrer la visite, Libeskind nous plonge tout de suite dans le vif du sujet par une descente dans les bas fonds de l'humanité.

 

Musée juif de Berlin de Libeskind, le premier "vide"

 

 

      

Aprés avoir laissé une salle d'exposition sur la droite, nous devons faire un choix. Un carrefour se trouve devant nous et trois axes sont proposés.

 

- l'axe de l'exil

- l'axe de l'holocauste

- l'axe de la continuité





Nous prendrons ici l'axe de l'holocauste :


Libeskind n'a jamais voulu que son musée soit considéré comme le monument aux victimes de l'Holocauste (comme il avait été envisagé à un moment). D'après lui, il aurait été préférable d'aménager un mémorial sur le site d'un ancien camp de concentration. Il participera pourtant au concours pour la construction du "mémorial aux juifs assassinés d'Europe" remporté par Peter Eisenman, "pour montrer clairement que le musée n'est pas un monument commémoratif". Quoi qu'il en soit, la Shoah est ici traitée sans complaisance. Pour Libeskind, "L'évènement qui a le plus changé Berlin au cours de ses huit cents ans d'histoire, indiscutablement, c'est l'Holocauste". C'est aussi probablement l'évènement qui a le plus marqué sa propre vie. Lorsque l'Allemagne nazie envahi la Pologne, en 1939, ses parents ont fui en Union soviétique, où ils ont passé trois ans dans des camps de travail, avant d'être autorisés à se rendre à la frontière tibétaine. Lorsqu'ils retournent en Pologne, en 1946, ils découvrent que la majorité de leurs parents sont morts dans l'Holocauste. Daniel Libeskind nait cette année-là, et ses parents cherchent rapidement à quitter la Pologne. Onze ans plus tard, ils seront autorisés à émigrer vers Israël. Libeskind va traduire dans son art cette trajectoire malheureusement banale d'une famille juive polonaise.

Au bout le l'axe de l'holocauste se trouve une lourde porte, actionnée par un employé du musée. On entre un par un dans cette tour. C'est une expérience que l'on doit vivre seul (idée reprise par Eisenman dans son mémorial).


" Entrée dans la tour de l'holocauste" Musée juif de Berlin Libeskind

 

La porte se referme immédiatement sur vous. Le lieu doit être sombre. Vous levez instinctivement les yeux vers une minuscule meurtrière par lequel pénètre un mince rayon de lumière. Il fait froid. Quelques bruits de la ville vous parviennent, étouffés. Vous comprenez que vous êtes dehors, tout en étant dedans. Vous ne comprenez plus rien. Vous vous adossez contre un des murs de béton brut et vous regardez. Un "compagnon" entre à son tour. Personne ne parle. Chacun se recueille, en silence.

 

Adossé au mur dans la tour de l'holocauste




L'expérience est douloureuse. Le chemin de l'holocauste n'est évidemment pas la bonne solution. S'offre alors à nous le chemin de l'exil.
 

Le long de chaque axe, quelques niches exposent des objets qui tentent de nous rappeler que nous sommes dans un musée.

Nous entrons dans le jardin de l'exil.


Le jardin de l'exil du musée juif de Berlin Libeskind


Ce jardin est composé de 49 piliers de béton, épais et carrés, (l'intégralité de l'intérieur du musée est du même béton brut) de six mètres de haut, arrangés en un carré (chaque face du carré comporte ainsi sept piliers). Ces piliers s’élèvent à la verticale dans un plan qui est lui-même incliné par rapport au sol. Vous avez donc l’impression visuelle d’évoluer sur un plan horizontal habituel (en raison de l’univers orthogonal créé par les piliers), et pourtant, lorsque vous voulez avancer dans ce jardin, votre corps vous révèle que le plan sur lequel vous vous déplacez n'est pas horizontal. C’est ainsi que Libeskind a recréé, à travers les perceptions corporelles du visiteur, le malaise qui envahit l’exilé.



Le jardin de l'exil      le jardin de l'exil


Chacun des piliers est planté d'un olivier symbole de paix. La terre des 48 piliers "extérieurs" provient de Berlin et est dédiée à Israël, en souvenir de sa création en 1948. La terre du pilier "central" provient de Jérusalem et est dédiée à Berlin elle-même. Nous sommes donc bien dans un jardin. Mais le jardin est inaccesible car suspendu. Le miracle de l'exil semble bien être un mirage pour Libeskind. Peut on vraiment trouver la paix dans l'exil, semble t-il nous interroger ? Les éxilés ont effectivement trouvé une forme de paix bien précaire en Israël.  


Les différents axes du sous-sol du musée juif de Berlin

L'axe de l'exil étant lui aussi une impasse, nous empruntons enfin l'axe de la continuité. Le chemin qui mène vers la lumière, le seul à offrir un avenir (aussi bien aux juifs qu'à l'Allemagne)

Avant de monter l'escalier, et d'accéder ainsi aux collections du musée, vous prenez une porte sur la gauche et pénétrez alors dans l'un des "vides" accessibles du bâtiment.


Il s'agit du "vide de la mémoire" (memory void) 

et vous  pouvez y découvrir la remarquable  

installation de Menashe Kadishman  

"Fallen leaves". 

  

                                               

 

Vous empruntez enfin l'escalier, et vous montez directement au deuxième étage où débute l'exposition. Car, vous l'aviez peut être oublié, mais on est bien dans un musée qui a des collections à présenter. Et c'est un peu là, la limite de l'édifice. Il fait tellement parler de lui qu'il oculte les collections. Le musée devient superflu. Mais c'est aussi grâce à son incroyable aura que 700 000 visiteurs sont venus en 2004. 350 000 les 2 premières années, alors qu'il n'y avait aucune collection.

 

Le visiteur croise les "vides" durant l'exposition


Depuis son ouverture en septembre 2001,  le musée retrace l'histoire des Juifs en Allemagne, de leur arrivée à l'époque de l'empereur romain Constantin, jusqu'à la période actuelle. Les collections sont présentées de façon étonnamment ludique et interactive. Il y a des tiroirs à ouvrir pour accéder aux infos, un livre sur lequel il faut souffler pour faire apparaitre le texte, des espaces "cachette" sous les escaliers pour les enfants et de nombreuses autres trouvailles pour animer la visite. Et bien sûr, pendant toute la visite, on se heurte aux "vides" de Libeskind. 


La porte d'un crématoire    Quelques expositions temporaires, dont une,  

   au moment de mon passage, sur les   

   ingénieurs de la "solution finale", "Topf & Sons"   

   qui fabriquaient les portes des fours crématoires.  

 


L'allemagne fait une minute de "silence lumineux" en mémoire des victimes de la Shoah    Une dernière salle sert d'espace d'exposition à

   des oeuvres contemporaines sur le thème de la

   mémoire. Ici, à travers une carte de l'Europe 

   prise de nuit et où l'on a noircie la surface de

   l'Allemagne, un artiste propose un hommage aux

   victimes de la Shoah, par un "silence lumineux"

   d'une minute.

 

De très bonnes idées donc, et il fallait bien ça pour soutenir la comparaison avec cet incroyable bâtiment.

 

"Je suis convaincu que ce projet architectural pose des questions qui intéressent aujourd’hui toute l’humanité. J’ai donc essayé de créer une nouvelle architecture pour une époque où la perception de l'histoire a changé, où le musée est repensé et où les rapports entre contenu et espace architectural sont redéfinis. Ce musée n’est donc pas seulement une réponse à un projet architectural, mais aussi un symbole d'espoir."

Daniel Libeskind

Berlin, novembre 1998

 

Cet article fait partie d'une série consacrée à l'Allemagne et plus précisément à la question du souvenir de la Shoah à Berlin en 2005, avec un l'article sur "Fallen leaves" de Kadishman.


Par Zoso - Publié dans : FUITE DE CERVEAU
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PENSÉE DU JOUR

"C'est sur ce quai-là, au 18, que mes bons parents firent de bien tristes affaires pendant l'hiver 92, ça nous remet loin. C'était un magasin de "Modes, fleurs et plumes". Y avait en tout comme modèles que trois chapeaux, dans une seule vitrine, on me l'a souvent raconté. La Seine a gelé cette année-là. Je suis né en mai. C'est moi le printemps."

LFC


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