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Faut pas que je pleurniche, y avait du plaisir dans mon rôle... des compensations... quand elles étaient belles les clientes... assises... froufroutantes... je prenais des jetons terribles, je regardais les jambes. Je m’hypnotisais... Ah ! Le moulé des cuisses... Ah ! Ce que je me suis bien branlé... Ah ! Ces divines poignes ! Ah ! Ça je peux bien l’avouer sur toutes les Reines de l’époque je me suis taillé des rassis... tout debout, dans l’arrière-boutique, en faction pour Mr. Corème. J’ai eu une belle puberté, des rages de cul fantastiques. Ça m’empêchait pas d’être honnête et d’une vigilance impeccable... Pour toute cette confiance, cet alpinisme aux livraisons, cette lynxerie préventive et puis le ménage de la boutique (ouverture et fermeture avec le garçon), je gagnais 55 francs par mois... Avec les pourliches, j’arrivais très bien – sauf pour les tatanes où j’avais du mal... à cause surtout du Mont-Boron... des pentes de cailloux terribles... que je m’arrachais toutes les semelles... Elles me faisaient pas 15 jours, mes chaussures, tellement je poulopais... Mr. Ben Corème a compris, à la fin c’est lui qui me faisait ressemeler. Nous avions dans la clientèle un grand personnage merveilleux, pas voleur du tout celui-là, au contraire, un vrai prodigue, le propre oncle du Tzar, le Très Grand Duc Nicolas Nicolaievitch. Il est facile à se souvenir, ne serait-ce que par la taille... il faisait au moins deux mètres. C’est lui, cet immense, qu’a perdu la guerre en définitive et les armées russes. Ah ! J’aurais pu leur annoncer déjà en 1910 qu’il allait tout perdre... Il savait jamais ce qu’il voulait... Un tantôt, comme ça, il est entré dans la boutique... il était pressé, il fallait qu’il se baisse pour franchir la porte, le cadre. Il se cogne... Il était pas content... Il s’assoit. Il se tâte... – Dites donc, qu’il fait, Ben Corème, je voudrais un cadeau pour une dame. Il me faut un bracelet... Vite on lui amène les objets... des plateaux entiers... y en avait pour des fortunes... C’était pas du toc chez Corème... Il regarde... il regarde, Grand Nicolas... Il trifouille... il examine... Il pouvait pas se décider... Il se relève, il relève ses deux mètres... Il va pour sortir... "Au revoir" ! Bing !... Il se recogne dans le haut de la porte... Ça le fait rebondir à l’intérieur... Il s’assiste... Il se retâte le crâne. Il avait mal... – Ah ! Tenez, donnez-moi tout ça Corème !... A pleines poignes, alors, il fauche tous les bracelets sur la table... Il s’en remplit son pardessus... plein ses poches... – Là !... qu’il fait... Maintenant montrez-moi les porte-cigarettes ! On lui passe tout le choix sous les yeux... Il reste abruti devant un moment... toutes les boîtes en or... les "serties" diamants... après il les ouvre toutes... il les referme sec... il s’amuse à les faire claquer... Ploc !... Plac !... Ploc !... Plac !... Ploc !... Puis ça l’agace.. Il rafle tout l’assortiment... deux... trois douzaines... Il force le tout dans ses poches en plus des bracelets... Il se lève... Il se dirige vers la porte... "Sire ! Sire ! Attention ! la tête !...". Ben Corème il a bondi... Le Grand Duc s’incline... avec le sourire... il passe... Mais là, sur le seuil, il se ravise... il pivote... brusquement demi-tour... Il va rentrer dans la boutique... Bamm !... il se refout un grand coup dans le chambranle ! Il se tient la tête à deux mains... Il recule... – Corème ! Corème !... Vous enverrez votre note à Saint-Pétersbourg ! À mon neveu... Il choisira là-bas... lui !... là bas !... Ça vaudra mieux !... Ça vaudra beaucoup mieux !... Voilà du caprice !... Nathalie... Voilà de l’authentique caprice !... ou alors je m’y connais plus... Il faut retenir, Nathalie, ce bon exemple de caprice... Pauvre Nicolas Nicolaievitch, les caprices continuent toujours pour ce qui concerne sa mémoire... Par l’effet des circonstances, son grand Palais sur la Néva, il est devenu depuis 18 "L’Institut pour le Cerveau", l’Etude des Phénomènes Psychiques. C’est fortuit, mais ça tombe pile. – Tu vois comme la vie passe drôlement... et comme le monde est petit, même pour le grand Nicolas Nicolaievitch, qui n’avait pas lui, de tête du tout... Ça la faisait rire Nathalie... cette petite histoire, mais modérément, elle croyait que j’allais recommencer, comme pour Tsarkoi-Selo... me repayer une crise... Elle me trouvait retors. Cela suffit au fond ces trois mots qu’on répète : le temps passe... cela suffit à tout... Il n’échappe rien au temps... que quelques petits échos... de plus en plus sourds... de plus en plus rares... Quelle importance ?... Il m’est parvenu quelques lettres de Russie... de Nathalie... Je ne réponds jamais aux lettres... Un long silence... et puis un dernier petit message... Cher Monsieur Céline, Ne me croyez pas morte, ni disparue... J’étais bien malade seulement pendant ces mois et je ne pouvais pas vous écrire. C’est passé ! Je suis guérie, seulement je ne suis pas si forte qu’autrefois... L’hiver est fini, c’est le printemps chez nous aussi, avec le soleil que j’attendais... avec tant d’impatience. Mais je me sens encore très faible et un peu triste. Vous n’écrivez plus... Est-ce que vous m’avez oubliée déjà ?... Nous avons des visiteurs de chez vous maintenant à Leningrad et nous en attendons beaucoup pour les fêtes de juin. Allez-vous venir aussi un jour ?... Ce sera ravissant. Je voudrais bien avoir des nouvelles de vous et je vous donne l’adresse de ma maison. Mes meilleurs sentiments. Nathalie. Et puis voilà... Tout doucement, ils deviendront tous fantômes... et tous... et tous... et Yubelblat et Borokrom... et la Grand’mère... et Nathalie... tout à fait comme Elisabeth... l’autre Impératrice... comme le Nicolas Nicolaievitch qu’avait tant de mal à choisir... comme Borodine... comme Jacob Schiff... qu’était si riche et si puissant... comme toute "l’Intelligence Service"... et "l’Institut du Cerveau"... comme mes chaussures au Mont Boron... tout ça partira fantôme... loûû !... loûûû !... On les verra sur les landes... Et ce sera bien fait pour eux... Ils seront plus heureux, bien plus heureux, dans le vent... dans les plis de l’ombre... vloûûû... vloûûû... dansant en rond... Je ne veux plus partir nulle part... Les navires sont pleins de fantômes... vers l’Irlande... ou vers la Russie... Je me méfie des fantômes... Ils sont partout... Je ne veux plus voyager... c’est trop dangereux... Je veux rester ici pour voir... tout voir... Je veux passer fantôme ici, dans mon trou... dans ma tanière... Je leur ferai à tous... Hou ! rouh !... Hou !... rouh !... Ils crèveront de peur... Ils m’ont assez emmerdé du temps que j’étais vivant... Ça sera bien mon tour... Et puis ce ballet ?... Il était prêt... J’en étais assez content... Toujours à propos de fantômes... Je le destinais à Leningrad... Et puis voilà !... Les circonstances... dommage... tant pis !... Je vais vous lire le début de ce long divertissement... une bagatelle ! Tout ?... Je vous ennuierais... Est-ce une épopée bien plausible ?... une intention très pondérable ?... Non !... Un petit sursaut simplement entre la mort et l’existence... exactement à notre mesure... voici qui danse exactement entre la mort et l’existence... cela distrait... vous emporte !... Vous me suivez ?... Un peu de lumière et d’accord... Le Rêve nous emporte... Mais la Musique ?... Ah ! Voici toute mon angoisse... Je retombe tout empêtré !... Musique !... ailes de la Danse ! Hors la musique tout croule et rampe... Musique édifice du Rêve !... Je suis encore une fois frit... Si vous entendiez causer, par hasard, dans vos relations... d’un musicien assez fragile... qui ne demande qu’à bien faire... Je vous prie... un petit signe... Je lui ferai des conditions... entre la mort et l’existence... une situation légère... Nous pourrons sûrement nous entendre... VAN BAGADEN Grand Ballet Mime et quelques paroles Ces événements se déroulent à Anvers, aux environs de 1830. La scène représente l’intérieur d’un hangar immense. Tout un peuple de portefaix, dockers, douaniers, s’affairent, colportent, transbordent, dépiautent, éventrent... colis... tissus... soieries... coton... graines... cargos de tous ordres... Ils vont... ils viennent d’une porte vers l’autre... Dans le fond du hangar, entre cloisons... de hauts, très hauts amas de marchandises en vrac... entassées... Thé... café... épices... draperies... campèche... boiseries... bambous... cannes à sucre... Dans l’animation qui règne, la grande bousculade, l’on remarque un groupe de pimpantes ouvrières... gracieuses... mutines... au possible !... Elles passent... et reviennent... ailées... chatoyantes... coquettes... parmi ces équipes de lourds, suants, tâcherons... s’affairent... vont et reviennent... Les parfumeuses !... Elles apprêtent, versent les parfums... en flacons... avec mille délicatesses... les parfums d’Arabie... des Indes... d’Orient... Grande crainte d’être bousculées... avec leurs précieux flacons... petits cris d’émoi !... d’effroi !... froufrous ! Hument toutes premières, les essences des flacons... délices ! Petites extases !... Elles se querellent à propos des parfums... du rangement des flacons... Elles occupent avec leurs étagères et leurs fioles... bonbonnes... leurs comptoirs... tout un côté du hangar... une volière... toujours pépiante... tout agitée... Les "cigarières" autres coquettes, occupent tout l’angle opposé... perdent aussi beaucoup de temps en menus manèges... vont, viennent... jabotent... caquettent... Tout ce petit monde évolue entre les "corvées" de dockers... qui vont et reviennent des navires... Lente procession de "forts", chargés à rompre de très lourds fardeaux... "Balles" énormes... troncs d’arbre... quelques porte-faix se moquent... lutinent les parfumeuses... chipent aux cigarières... au passage... plongent dans les barils pleins de "carottes"... Grand vacarme... disputes... danses... ensembles... Tohu-bohu... de l’énorme hangar... bourdonnement d’activité... de travail... de disputes... On entend aussi les rumeurs du grand port... les sirènes... les appels... les chants des hommes en corvées... des chansons de manœuvres... à haler... etc. et puis d’autres musiques... des orgues de Barbarie... des musiciens de la rue... Un nègre surgit... bondit du quai en plein hangar... petit intermède sauvage... Il s’en va comme il est venu, le nègre... d’un bond !... L’on remarquera dès le début que l’une des parfumeuses se montre plus gracieuse, plus enjouée que toutes les autres... plus coquette que toutes... pimpante au possible... la première danseuse... Mitje. Dans un coin, dans un angle de ce hangar, un réduit... Le spectateur verra l’intérieur de cette cahute : le Bureau de l’Armateur... séparé de la cohue générale du grand hangar par un énorme paravent. Dans le réduit, l’armateur Van Bagaden... ratatiné au possible... au fond d’un formidable fauteuil, très desséché, podagre et quinteux... Van Bagaden ! Il ne peut plus bouger de son fauteuil... remuer à peine... Il ne quitte plus jamais son fauteuil, ce réduit... C’est là qu’il vit, sacre, jure, peste, dort, menace, mange, crache jaune, et garde tout son or... l’or qui lui arrive par cent bateaux... Armateur sur toutes les mers du monde !... Ainsi nous voyons Van Bagaden, tyran des mers et des navigateurs, dans son antre. Il porte autour de la tête un grand turban noir qui le protège des courants d’air... Il est emmitouflé de laines épaisses. La tête seule émerge de tous ces pansements... Il n’arrête pas de sacrer, jurer, vitupérer son commis, le malheureux Peter... Celui-ci, toujours auprès de lui, haut perché sur son tabouret de comptable, n’arrête pas d’aligner des chiffres... d’additionner... d’énormes registres... Tout le pupitre est encombré par ces registres monstrueux... Le très vieux Van Bagaden, enrage, menace, momie coriace, maudit ! Peter, à son gré, ne va jamais assez vite... dans ses comptes... Van Bagaden, de sa grosse canne, frappe le plancher... Il se trémousse dans son fauteuil... Il n’arrête jamais... Peter sursaute à chaque coup de canne... Le bruit du vacarme, le tohu-bohu du hangar... Van Bagaden en est excédé... Ses ouvriers s’amusent donc au lieu de travailler !... Il entend les fillettes, les rires des ouvrières, les joyeuses clameurs. Il n’a donc plus d’autorité ! Il est trop vieux !... Toutes ces petites canailles le narguent ! Lui échappent !... Il ne peut plus se faire obéir ! Damnation !... Il veut s’extirper de son fauteuil !... Il retombe... Et chaque fois qu’il cogne, en colère, le plancher... avec sa terrible canne... les petites ouvrières, loin de s’émouvoir, et les gars aux corvées, tout ce peuple en labeur, se moque et scande ! À la cadence ! De la canne !... Désespoir du vieux Van Bagaden défié !... ridicule !... (Les souris dansent, le vieux chat ne peut plus bouger...) Les petites parfumeuses, espiègles, viennent jeter un regard au paravent... et puis s’enfuient, toutes boudeuses... surtout la coquette Mitje, la plus vivace, la plus friponne... de tout cet essaim effronté... Peter, le commis fidèle, est lui amarré à ses énormes registres par une chaîne... et puis retenu encore à son tabouret par une solide ferrure... Peter est le souffre-douleur du terrible vieux tyran Bagaden... Il sursaute, Peter, de terreur, avec son tabouret... chaque fois que la canne du vieux cogne le plancher. Il recommence encore une fois toutes ses additions... Un capitaine au long cours pénètre dans le hangar, fend, traverse les groupes... Il vient avertir le vieux Bagaden... A l’oreille, il lui murmure quelques mots... Le vieux Bagaden, cogne... recogne... le plancher à toute volée... Peter sursaute... Bagaden passe à Peter une petite clef... Peter ouvre le cadenas de son entrave. Il peut descendre de son tabouret... Il sort du hangar avec le capitaine... Grand intérêt dans le hangar... Grand émoi... Grand bavardage... Commentaires... On attend... Au bout d’un moment Peter revient, traînant derrière lui dans un lourd filet, captive dans ce filet, une énorme masse... un entassement prodigieux de perles... un formidable sautoir... un bijou fantastique... tout en perles... chacune grosse comme une orange... Peter refuse qu’on l’aide à traîner ce magnifique fardeau jusqu’aux pieds de son maître Van Bagaden... La danse est interrompue... Toute la foule dans le hangar... manœuvres, marins, ouvriers, ouvrières... commentent admirativement l’arrivée de ce nouveau trésor. Van Bagaden, ne sourcille pas. Il fait déplacer un peu son fauteuil... Il fait ouvrir à Peter le coffre très profond qui se trouve juste derrière lui. Peter referme avec beaucoup de précautions, dans cette petite caverne, l’extraordinaire joyau... et puis regrimpe sur son tabouret, refixe la chaîne autour de sa cheville... ferme le cadenas, remet la petite clef à Van Bagaden, recommence ses additions... Et le travail reprend partout... Un moment passe... et puis un autre capitaine revient... chuchoter une autre nouvelle à l’oreille du vieux Van Bagaden... Exactement tout le même manège recommence. Peter revient cette fois chargé de coffrets et de besaces... d’autres joyaux, doublons... pierres précieuses... rubis... émeraudes géantes... Tout ceci encore est enfermé à triple tour, même cérémonie, derrière le vieux Bagaden... Interrompu un petit moment... tout le trafic du hangar, le colportage des lourds fardeaux... reprend endiablé... Sur le quai... du lointain... nous parviennent, à présent, les échos d’une fanfare très martiale... fanfare qui se rapproche... elle passe. On la voit passer devant la grande porte... grande ouverte... Dans le fond... soldats... bourgeois... matelots... en franche bordée... Gais lurons... ivrognes... une foule en pleine effervescence... joyeuse... déchaînée... Immenses drapeaux flottants qui passent... au-dessus de la foule... Bannières imagées... et puis un "saint" tout minuscule sur un palanquin... et puis d’immenses géants tout en carton... emportés par la foule... en goguette !... Le vieux Bagaden, cloué dans son réduit... peste... enrage... contre toute cette nouvelle bacchanale, ce tintamarre... qui déferle !... Quelle rage de se divertir possède donc tout le monde !... Van Bagaden, lui, ne s’est jamais amusé !... La joie lui fait horreur et les grossières farandoles de cette canaille plus que tout le reste !... Il se soulève un peu de son fauteuil, au prix de quels efforts !... quelles souffrances !... de quelle agonie !... Enfin il aperçoit un peu... Quelle horreur ! Tous ces fantoches en délire... Il dépêche vite Peter... vers cette nouvelle cohue !... Cette sarabande insultante !... "Rappelle au labeur, tout de suite... à l’ordre ! Toute cette crapule !... Prends ma canne ! Donc ! Peter !... bâtonne !... assomme-moi tous ces voyous !... Qu’on m’obéisse !"... Mais la fête à présent monte... enfle... submerge tout le quai... tout l’espace !... tous les échos !... Le pauvre Peter, tout éperdu, avec son bâton, se démène tout seul contre toute cette foule... contre toute cette joie, cette folie... l’immense farandole.......... FIN
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Les "Soviets" de Leningrad occupent la loge du Tzar... Ouvriers dans le fond, en tenue du dimanche. Au premier rang, les Juifs à lunettes... quelques hirsutes... de la "tradition Bakounine"... Prisonniers vétérans politiques. Tous les Brichanteaux du Martyrologe. O la parodie périlleuse !... Ce défi !... Aux autres balcons, les provinciaux, tassés, massés... Ingénieurs.. bureaucrates... enfin les stakhanovistes... les plus bruyants, hauts de verbe, hystériques du Régime... par rangs entiers, fébriles... dopés... exhibitionnistes... pas très bien blairés, semble-t-il par les autres... spectateurs de la moyenne... Tous les balcons, tous les pourtours, parterres, parquet, bondés, compacts... de-ci, de-là, quelques groupes de petits Juifs genre étudiants, casquettes blanches à bandeau rouge... des petits Juifs français... sans doute une école politique... Voici pour la "Dame de Pique"... Mais la Danse ?... Les Ballets Russes ?... Les authentiques ?... Leur plus grande gloire ?... Autres vertiges !... Quel déploiement de décors !... de parures !... Quelle richesse aussi de talents !... Il faut tout dire !... Et quel nombre !... Une armée de "sujets" !... Rectifions ! Richesse de talents "moyens" !... mais quelle fougue ! Quel brio de scène ! Quelle vie !... insensée !... Troupe certainement fort bien nourrie. Je ne fis grâce à Nathalie d’aucune soirée de ces féeries... Nathalie, préférait à tout, la "Dame de Pique"... Chacun ses faiblesses, ses sortilèges... les miens dansent... Vive la danse !... Les "Fontaines de Batchichara" !... Quelle bataille !... Une mêlée... de démons ! Ailés, emportés, jaillissants... de tous les portants vers les cintres... Et quel massacre ! Traversé d’éclairs et de tonnerres à faire crouler le théâtre !... 400 diables, voltigeurs, massacreurs. Pas un artiste qui ne prenne feu dans ce terrible brasier de musique, qui ne se consume tout entier dans cette démence des flammes ! Pour les "Cygnes" mêmes prestigieux propos d’enchantement... avec toutes les grâces... Cependant déclinante... beaucoup moins heureuse... une fièvre qui mijote... insipide... le repli vers la Raison... des grimaces... les "illusions perdues"... à d’énormes frais !... Nous sommes au navet ! bien perdues !... Dans l’ensemble des "Saisons", beaucoup de fours en somme ! Déjà !... Répertoire terriblement jonché d’exorebitantes épaves... Que de débandades !... leur bilan est accablant !... Combien de directeurs fusillés ?... pour de vrai ?... Combien de capitaines ne sont pas revenus !... La faute ?... A tous ! à personne !... la mienne !... la vôtre !... Ballet veut dire féerie. Voici le genre le plus ardent, le plus généreux, le plus humain de tout !... Qui l’ose ?... L’âme décline et se lasse... La verve n’est plus soutenue par une folie d’ensemble. Plus aucun créateur au cœur de tous ces poèmes... Comment les accabler ?... Ils sont partis vers la Raison... La Raison leur rend bien... Ils ne parlent plus que Raison... raisonnablement... brelan de cloches si fêlées... Les voici tout croulants de raison... Tant pis !... Les catastrophes les plus irrémédiables, les plus infamantes ne sont pas celles où s’écroulent nos maisons, ce sont celles qui déciment nos féeries... Ils semblent condamnés les Russes auprès de leur Musique... reniés par leur passé... "Mourants de soif auprès de la fontaine"... Leurs "succès" ?... Il en faut Mordieu ! Pour peupler ces nefs gigantesques ! Et les places ne sont pas données !... Il s’en faut !... Alors ?... Les vieux dadas ! Tout bêtement ! Leurs "Carmen"... leurs "Manon"... leurs "Onéguine"... l’inévitable "Dame"... "Ruslan et Ludmila"... Mazeppa !... pire encore !... J’assure le triomphe, toutes les couronnes de la Russie, à l’audacieux manager qui remontera "Michel Strogoff" avec chœurs, soldats, grand orchestre, sur les scènes de Leningrad... Le Palais d’Hiver est à lui ! Revenons aux artistes ?... Parmi les danseurs : deux sujets admirables... Lyrisme, haute technique, tragédie, de véritables poètes... Les femmes ? D’excellentes ouvrières, bien douées... sans plus... une ballerine exceptée–Oulianova... Mais leurs ensembles ? La divinité !... Des orgues du mouvement humain. Essaims de coryphées à remplir tout le ciel... Leurs "Pas de quatre" ? Comètes frémissantes... Les sources miroitantes du Rêve... les abords du Mirage !... Toutes les soirées du Marinski ! Quelles voluptés ! deux et trois fois tous les programmes !... A la fin, j’y tenais plus. L’idée me reprit... l’obsession... Il me semblait que moi-même, malgré tout... Ah ! Que l’orgueil est fielleux conseiller !... Comme il décuple, centuple toute sottise. Tenter ma chance ?... Qui ne risque rien... Mes poèmes ?... s’ils allaient eux, ces Russes, s’en éprendre ?... Sait-on jamais ?... Échec à Paris... peut-être succès en Russie... L’un de mes "ours" ?... Les deux peut-être ? Je donnerais mon âme en prime... Qu’on se hâte !... elle commence à m’échapper... – Nathalie, ma chère enfant, voulez-vous de ma part, téléphoner au Directeur ?... s’il veut me recevoir ?... m’entendre quelques minutes... J’ai tout un complot dans ma poche ! C’est moi l’empressé, le galant Ferdinand, le tourbillon des dames ! Jour conclu... présentation de mon poème au directeur. Ils étaient bien une trentaine dans cet immense salon... si je compte, clairsemés autour d’une table ovale... de prodigieuse ampleur... Artistes... musiciens... administrateurs... secrétaires... à m’attendre... Quel cadre !... impérial !... à la mesure !... salon fort bien préservé dans son jus Époque Alexandre... pour nous "Tilsit"... Meubles parfaits d’acajou sombre... tentures poudreuses... naphtalinées... tapis pelés... à la trame... semis d’abeilles sur fond jonquille... Le directeur un Juif chafouin, parfaitement aimable et hostile... Son secrétaire politique... un bouffi tout en silence... tout en petites notes... hérissé de crayons... Compositeurs variés... quelques vieux virtuoses à "moumoutes", figurants muets de l’entrevue... hauts de caractères... des masques de "plein effet" par Dullin... à ma droite la Vaganova... fluette épargnée du grand cataclysme... sur la défensive... distante... suprême tenante d’une tradition qui flanche. Étoile blêmie, plâtrée, crispée, guettée... aux aguets... Dans cette réunion, tout le monde s’épie... souriant... Après de brèves présentations... la parole m’est donnée... Je me lance dans le récit d’emblée... la "Naissance d’une Fée"... Ils me comprennent tous parfaitement... mais aucun d’eux ne sourcille... parfaitement inertes, atones. Je fournis toute l’animation... Je suis remonté !... tout le spectacle !... je me donne !... Je mime... je me dépense à fond... comme je m’ébroue ! Volubile !... évoque tant et plus ! Cavalcade !... Je me surpasse !... Je suis théâtre, orchestre, danseuses ! Tous les "ensembles" à la fois... moi tout seul !... Je fais l’œuf !... je sautille, je jaillis hors de ma chaise !... Je personnifie toute la "Naissance d’une Fée"... Toute la joie, la tristesse, la mélancolie... Je suis partout !... j’imite les violons... l’orchestre... les vagues entraînantes... et voici les "adages"... Personne ne me retient, ils demeurent ces pétris, soudés à leur table, "jurés d’assises". Je me fends... développe... d’autres entrées !... les quadrilles !... Je rejaillis à l’autre bout... rebondis... cabri !... multiplié, tout en arabesques, à l’entour de ces énigmes !... Je m’échappe possédé ! Innombrable... m’élance encore... Ah ! et puis net ! Stop !... cambré... tourbillonne !... enchaînant, repars... débouline... dans les méandres de l’intrigue... souligne au passage mille grâces du thème... en demi-pointes... en relevés.. Très bien !... deux arabesques !... Dans le fredonnement aérien d’une valse... encore deux "fouettés"... très en dehors... je m’évade... intrigue... me dérobe... volte !... viens... En attitude ! je pique !... Sarabande... J’atterris en grande "cinquième" ! à la portée du directeur... Je plonge... à l’assistance éblouie... grande révérence !... Enfin je les ai "décidés" !... la glace est rompue !... Ces bonzes se dégèlent... Murmures !... approbations !... clameurs !... et l’on me complimente !... L’on me cajole !... L’on me fête !... Vidi ! Vici ! Vici ! C’est très évident !... Quel don !... quel essor !... L’esprit !... L’envol !... Taglione !... Ils sont aux anges !... C’est visible ! Mais tout brusquement tout se tait, tous se ratatinent... Le directeur, leur chafouin tape dans ses mains, commande le silence, il va parler... "Cher Monsieur, tout ceci est fort plaisant évidemment, fort bien venu certes... et je vous félicite... Mais veuillez me relire encore... je vous prie... très lentement, certains passages... et puis tout le livret voulez-vous ?..." Ah ! Il ne désirait pas mieux, que de monter un tel spectacle d’un auteur étranger... d’une telle importance !... Très désireux... Mais cependant pas tout à fait sur ce thème... Si je voulais bien tenir compte... D’après une autre poésie... moins désuète... moins frivole... moins "archaïque"... une formule moins rêvasseuse... quelque structure plus réaliste, plus impétueuse... qui se prêterait bien davantage aux accords de musique moderne... aux ressources harmoniques du contre-ton... un peu brutale, voire violente... Les Russes raffolent de la violence. L’ignorais-je ?... Il leur en faut !... Ils l’exigent !... Quelques batailles !... de l’émeute !... pourquoi pas ?... des meurtres !... d’amples massacres bien amenés... Peut-être au surplus pourrais-je prévoir dans mon histoire, quelques passages en dialogues... Ah ! Voilà qui serait innover !... du dialogue !... des paroles dansantes !... Une danseuse par mot... par lettre ! A pays neuf, des spectacles de "choc" !... Et puis d’autres conseils... éviter comme le choléra... comme trente-six mille pestes !... l’Évasion !... Ah ! Plus d’Évasion !... plus de Romantisme !... d’éplorées Élégies !... Plus de ces gigoteries en Parnasse mythologique ! Fini !... Les Ballets doivent faire "penser" ! Comme tous les autres spectacles !... et penser "sozial" ! Émouvoir... certes !... charmer... mais charmer "sozial" n’est-ce pas ? Plus le poème est réussi... plus il est sozial" !... "Voici, cher Monsieur Céline, le point de réalité que nous devons toujours atteindre, le "sozial" au cœur des foules... Le "sozial" en charme et en musique... Poème dansé ! Vigoureux ! Émouvant ! Tragique ! Sanglant ! Émeutier !... libérateur !... Voici le souffle !... voici le thème !... et "sozial" par dessus tout !... Voici la ligne !... la commande !... Artiste ! Celui qui nous comprend ! Voici les œuvres attendues par les Ballets russes du "Plan ". Et plus du tout, plus jamais ! Ces grêles perfides anémies ! Ces languissements mélodieux !... Honteuses tricheries, cher Monsieur Céline, du Devenir "sozial" !... Peut-être vers 1906... Vers 1912 ces agaceries pouvaient-elles encore se défendre... mais de nos jours... pouah !..." Je me tenais l’oreille très basse... je l’avoue... sur mon tabouret... Peu sensible au ridicule, nullement vexé, je n’éprouvais de cet échec qu’un chagrin très sincère... Au seuil du Temple je m’effondrais... Je me faisais saquer, par les connaisseurs parfaits, comme un cotillon miteux... J’en aurais pleuré... Tous alors, devant ma mine déconfite, changèrent à l’instant de ton... Redressement à toute vapeur !... – Mais non ! Mais non ! Monsieur Céline ! C’est nous comprendre tout de travers ! Espoir ! Espoir ! Au contraire ! Cher monsieur Céline ! Grands espoirs ! Ce sont là, paroles amicales ! Nous comptons sur vous pour la saison prochaine ! Revenez nous voir au printemps prochain !... Nous serons toujours si heureux de vous accueillir !... Toujours prêts à vous entendre, je vous assure... infiniment favorables... je ne peux pas mieux vous dire... Le petit directeur se montrait à présent plus encourageant que tous les autres... "Ne nous oubliez pas... Revenez !... Apportez-nous de Paris un autre manuscrit... dans la note... Nous connaissons vos dons admirables !... Ce sera réellement sublime ! Nous le savons !... ". Tous en chœur : "Nous le savons ! Rien est perdu ! Tout au contraire ! Nous l’étudierons aussitôt tous ensemble !... Nous le monterons, il va de soi ! Et comme ceci !... Et comme cela !... " Je suis prompt à me requinquer... un petit compliment me suffit... me rambine comme une strychnine... Je me tétanise... Je me trouve à l’instant reprêt... aux plus rebutantes performances... en un clin d’œil... Pour un peu, j’allais recommencer tout ! Ils m’ont calmé gentiment... joyeusement... Nous ne parlions plus que de l’année prochaine ! Nous étions devenus si aimables, si extrêmement copains... que c’était un genre de féerie... Ils ont bien vu mon caractère... La façon que je reprends confiance... Tout en dégustant le thé... les petits fours... les cigarettes et cigares... Et les voila tous qui s’enveloppent dans une fumée si épaisse, massés au rebord de la table, que je les apercevais plus... Ils me parlent très fort, dans les nuages... leur langage de locomotive... Arracho !... Harracho !... Harracho !... arrou !... Harrou !... De plus en plus violemment... à emporter tout !... Ça pouvait pas être un complot... Le petit Juif, il arrêtait pas de m’expliquer, encore, toujours, les thèmes de la danse de l’Avenir !... La tête dans les mains... il monologuait : "Vous me comprenez, cher monsieur Céline... une facture plus vigoureuse... "sozial "... C’est le mot !... Pas trop historique !... pas trop d’actualité non plus... Mais cependant bien moderne... et puis surtout qui fasse penser !... " A ce moment le secrétaire politique fut pris de quintes... il toussait fort... à s’étouffer... dans ses crayons... L’entretien devait prendre fin... Nous nous séparâmes, ravis... En bourrasque, j’ai repris la porte... voltigeant... effréné de zèle... à travers d’infinis couloirs... des kilomètres de dédales... à chaque détour... chaque tambour... un corps de garde en alerte... Ce merveilleux opéra, dans l’intimité : une forteresse !... Une citadelle en transe !... Tous les labyrinthes traqués !... Sur la défensive !... Tous les boyaux en qui-vive... L’attentat rôde... Des yeux vous suivent du fond de toutes les ombres, vous épient... vite dans la rue !... Ah ! L’allégresse, le délire m’emporte !... J’effleure les trottoirs à peine... en plein essor... souffle d’allégresse !... Admirablement résolu !... L’esprit me possède... "Dine ! Paradine ! Crèvent ! Boursouflent ! Ventre dieu !... 487 millions ! D’empalafiés cosacologues ! Quid ? Quid ? Quod ? Dans tous les chancres de Slavie ! Quid ? De Baltique slavigote en Blanche Altramer noire ? Quam ? Balkans ! Visqueux ! Ratagan ! de concombres !... Mornes ! Roteux ! de ratamerde ! Je m’en pourfentre... Je m’en pourfoutre ! Gigantement ! Je m’envole ! Coloquinte !... Barbatoliers ? Immensément ! Volgaronoff !... mongomoleux Tartaronesques !... Stakhanoviciants !... Culodovitch !... Quatre cent mille verstes myriamètres... de steppes de condachiures, de peaux de Zébis-Laridon !... Ventre Poultre ! Je m’en gratte tous les Vésuves !... Déluges !... fongueux de margachiante !... Pour vos tout sales pots fiottés d’entzarinavés !... Stabiline ! Vorokchiots ! Surplus Déconfits !... Transbérie !... " Voilà comment je me cause dans l’enthousiasme !... Et puis d’ailleurs résolu admirablement décidé ! Brasé ! à toutes les plus suprêmes prudences !... Jamais ne plus rien marmonner... insinuer... le plus susurré soupir... qui puisse être compris de travers... Vicieusement interprété... péjoratif !... Ah ! Pas du tout !... Ah ! Méprise !... Palinodies !... Tout d’effrénées louanges, je serai ruisselant !... Favorable aux Soviets ?... Phénoménal !... diantre !... Épris au point d’ébullition !... depuis mes chaussettes qui ne tiennent jusqu’à mes cheveux qui repoussent... Hosanna !... Ah ! Comme je veux les chanter !... credissimo !... Les "réalisations " sublimes !... Les vocaliser sur vingt et cent autres gammes... Dominus !... m’en rompre les cordes... m’en faire éclater toutes les bronches... Et exploser pour eux !... Et puis les contradicteurs, ces fourbes morveux cancres rances, je les étourdirai sur place !... Aux "vils douteux", c’est juré ! Je répondrai tout comme l’autre ! De tout mon creux : "Tout va très bien ! Très fort ! très loin ! de plus en plus mieux !... fortissime !..." J’irai militer dans les cours de tout Paris, avec Popaul... Nous serons deux !... Je me donnerai corps et âme au plan "quadricentenal"... Je veux enfiévrer, bouleverser de "soziologie" toute la banlieue sud et ouest... la Seine-et-Oise jusqu’à Conflans... peut-être Pontoise... Déjà Nathalie me tenait en haleine, me dotait du rudiment... ne manquait une occasion de croiser le fer... de la controverse dialectique !... la "matérialiste"... brutale et sans merci... J’arriverai chez Popaul bardé de casuistique !... à bloc ! pour toute rivalité !... Je stockais en cours de promenade tous les arguments invincibles... J’avais des slogans plein la bouche... Je répétais dans ma chambre (la si coûteuse)... "Ils ont pas un clou qui leur manque !" Je l’affirmerai... pour commencer aux journalistes... froncé... buté... des sourcils... un vrai bœuf de Contradicteur !... Je m’étudierai dans la glace... "Pas une étrivière... pas un petit knout !... Pas un licol de trop court !... Pas une meule trop légère !... C’est merveilleux ce qu’ils peuvent moudre ! Et broyer... Ah !... Vendu ! Que j’assaillerais instantanément le moindre muqueux détracteur !... Je le laisserai pas retrouver sa glotte !... Survendu !... Pantelant !... Tabétique fumant !... Gonocolose ! Gravelle ! Lâche trou d’ignoble !... Cancéreux volontaire ! Caiman lesbianique !... Voilà ! Pas un clou qui ne soit absolument droit planté ! Je réitère ! Profondément !... Entendez-moi !... Inaltérablement !... Rivé !... Fidèle à tout l’URSS ! En toutes portes de chaque prison de la glaciale Vladivostock à la plus atrocement frigide encore Mer Esthonique !... Gueules salophages ! Tenez-vous pour interdites ! Précisément ! Fanatiques, Coites ! Désormais !... Perturbatrices à crapauds !... Pas un mouton ! Tout au long des herbages tendrelets des quarante et huit républiques sans faveurs ! Aux couleurs !... De la Protection des Kalmouks à la Réserve du Bidjean ! Fixe ! De Gourgoulie en Tartarêve ! Ah ! Du même ! Fidèlement... Repos !... Tel que je cause ! Dans n’importe quel Sokose ! Ces fières parcelles du Paradis !... Pas une vache sans son train !... Pas une roue sans sa trente et deux bicyclettes !... Célérifères !... Pas une corne sans Korku ! Pas un seul flacon sans ivrogne !... Pas une croûte sans estomac !... Pas un goujat sans astrakan !... Pas une pancarte sans Staline !... Pas un poteau sans son Trotzky ! Pas un défilé sans traîtres ! Pas un bonheur sans Staline ! Pas un seul traître sans pancarte ! Pas un seul manche sans bannière ! Pas un seul Staline sans traître ! Pas de Paradis sans serpent ! Pas un Staline sans photo ! Pas de bonheur sans bourreau ! Photo ! Poto ! Ma-Tire-laine ! Tirolo !" Voilà comment que je causerai !... Quand on sera bien tombé d’accord ! Du moment précis ! Dur toutes les choses si délicates... Je pouvais faire un tour, j’avais le temps, chaque matin, avant que Nathalie arrive... Elle finissait son ménage et puis elle grimpait en vitesse au Rapport... à la Police... J’avais deux bonnes heures devant moi pour vadrouiller... C’est pas drôle les rues de Leningrad, les gens sont minables... désolants... je l’ai dit... les boutiques de même... Autant de pauvres guitounes, décrépites... mal rafistolées... parquets usés jusqu’aux membrures... antiques comptoirs en bois massif... somptueux... luisants d’avant-guerre... encore vaguement décorés de cornes d’abondance... d’altières armoires à rayons... décoration "petits bouquets" et flots rubanneux... Imitations fanées, moisies des chichis parisiens 1900... Leur camelote ?... Un immense fatras de rogatons infiniment déjetés... absolument insoldables partout ailleurs qu’en Russie... Un terrible "fonds" de brocante... tout l’invendable pathétique des très vieilles merceries de village... comme on en trouvait en France encore vers 1910 au cours des "manœuvres"... Je me souviens... Mais là-bas c’est le dernier cri... Tous ces rogatons pas regardables, ce dépotoir hors de prix, c’est leurs fournitures essentielles, la production sovietico-monstre des géantes coopératives... A Monrovia, en Libérie, ils se fournissent en cotonnade et quincaille chez John Holt, à Liverpool, je vous assure que ça se défend... C’est pas comparable !... C’est de l’article extrêmement loyal. "Came" pour "came" de traite, y a des limites en banditisme... Moi aussi, j’ai fait du commerce avec les sauvages... A Bikobimbo, sous paillote, dans la fin tréfonds du Cameroun. J’en ai trafiqué pour des tonnes... J’avais pas de concurrence non plus... Mais jamais j’aurais osé... j’aurais rougi. Quand je dis que leur came aux Soviets c’est de la pauvre ordure, je sais ce que j’avance. Je les ai faites toutes leurs boutiques, des grandes rues, avec Nathalie... C’est pas croyable comme immondice le genre qu’ils exposent... Faut du génie à une personne pour arriver à se vêtir... C’est tellement de l’étoupe leurs étoffes que ça tient pas la couture... Et c’est pas donné ! Faut savoir !... Faut des roubles à la brouette pour se payer du très médiocre... quelques coupons cotonneux !... En définitive, c’est simple pour drainer la sueur et le sang du peuple, les Soviets chéris c’est les pires, les plus intraitables des patrons, les plus diaboliques, les plus acharnés des suceurs !... Les plus ravageurs exploitants... Je dis diaboliques, parce qu’ils ont en plus des autres, des idées de supercharognes. Ils font crever pertinemment leur peuple... leur peuple "rédempté", de toute cette abracadabrante misère, par pur calcul et système... Préméditée manigance. Ils savent très bien ce qu’ils font !... Décerveler, affamer, annihiler, broyer, le peuple chéri !... le pétrir toujours davantage ! Jusqu’aux ultimes bribes de vertèbres, jusqu’au plus intime des fibres ! L’imbiber d’angoisse, qu’il en dégorge !... l’avoir infiniment en poigne comme une lavette toute consentante à n’importe quelle destinée... L’orgasme juif, la grande contracture de bâtards nègres au délire, de nous conchier tous dans la mort, plus avilis, mieux piétinés, plus immondes, putrides abjects, que tous les cauchemars de tous les crapauds en Sabbat. Et puis nous fourguer en latrines quand on nous aura tout pompé, torturés de millions de manières... Notre fatalité charmante ! Quant à la croque à Leningrad, c’est encore pire que l’habillage si possible... Leurs boucheries, presque toutes en sous-sol, en contre-bas de la rue, au fond, grottes sous les immeubles... bien puantes... Le peuple dans le ruisseau séjourne... il attend son tour... la "queue" massée devant le rideau des mouches... dense... ondoyant... tout bleu... il jabote le peuple... Il bourdonne avec les mouches... Il se débat contre l’essaim de mouches... entre les mouches... L’une après l’autre, la concierge, la commère en bottes, la "baba" emmitouflée, la petite fille à lunettes, plongent dans le caveau... crèvent l’étendard des mouches... filent dans le tunnel... Rappliquent aux jours triomphales... Au poing leur petit bout de gras ! Les mouches foncent dessus tout de suite... les gens avec... tout ça tripote, pique, ronfle... dans l’essaim... C’est un nuage, une mêlée autour de la commère en bottes. En rentrant de mes excursions, je jetais toujours un petit coup d’œil dans les bureaux de "Vox"... si je voyais rien... L’immeuble vis-à-vis de l’hôtel... le "Bon accueil aux étrangers"... Je suis assez curieux de nature. Ces bureaux qui ouvraient si tard, jamais beaucoup avant midi, m’intriguaient. Un matin, comme ça, filant un regard dans cette pénombre... J’entends une musique... J’écoute... un piano... Je m’assois sur les marches... C’était fort bien joué... Je veux me rendre compte de plus près... Je fais tout le tour de la cambuse... Je descends les degrés... au sous-sol je trouve une porte... un petit passage... Je veux voir un peu la personne... Je m’y connais en piano, j’ai pianoté autrefois, un petit peu moi-même... Ça me tracasse toujours... Me voici dans la maison... Tous ces bureaux strictement vides ça fait bien de l’écho... J’arrive au premier étage... ça vient de ce côté-là... Un paravent... Je m’arrête... sur la pointe des pieds, je fais le détour. Maintenant je la vois la pianiste... C’est la petite vieille, je la connais bien... C’est la "grand’mère", c’est elle qui cause le français dans ce "Bon accueil"... Elle fait même des phrases, elle fignole... elle parle précieux... C’est elle qui me donne les renseignements pour les visites que je désire... Je me planque dans un coin de la pièce... je ne fais aucun bruit... J’écoute bien attentivement... Elle m’en avait jamais parlé, qu’elle en touchait merveilleusement du piano... Jamais... C’était trop d’effacement. Je lui en tenais rigueur... Nous étions pourtant bons amis... Ça faisait trois semaines au moins que chaque jour sur les midi je traversais toute l’avenue... pour lui présenter mes devoirs... et puis cancaner un petit peu... casser du sucre... Elle était fine comme de l’ambre cette petite vieille, et puis aimable au possible... Là, sur ma chaise, je mouftais pas... l’écoutant... J’ai tout entendu... une exécution parfaite... d’abord presque tous les "Préludes" et puis Haydn, la "cinquième"... Je dis pas Haydn pour prendre un genre. En plus de mes dons personnels, j’ai fréquenté une pianiste, des années... Elle gagnait sa vie sur Chopin et sur Haydn... Vous dire que je connais les œuvres... et sensible à la qualité... Eh bien, je l’affirme comme je le pense, la grand’mère c’était une artiste... Au bout d’un moment, je suis parti, comme j’étais venu, sur les pointes. Le lendemain d’abord, je voulais pas lui en parler de cette indiscrète audition... et puis je suis bavard à me faire pendre... J’ai risqué quelques allusions... enfin je l’ai félicitée... qu’elle touchait l’ivoire en virtuose... et même infiniment mieux !... Sans aguicheries, sans clinquant, sans bouffées de pédales... Elle a compris par mes paroles que je savais apprécier... et puis que vu mon raffinement j’étais bien capable d’une réelle conversation... En parlant bien bas, plus bas, elle m’a mis un peu au courant... "Je suis "nouvelle" dans ce pays, vous me comprenez, Monsieur Céline ?... "Nouvelle" non par l’âge, hélas !... Mais par la date de mon retour... Je suis restée absente vingt ans !... Voici un an que je suis revenue... J’ai fait beaucoup de musique à l’étranger... Je donnais parfois des concerts... et toujours des leçons... J’ai voulu rentrer... les voir... me voici... Ils ne m’aiment pas beaucoup, Monsieur Céline... Je dois demeurer cependant... C’est fini !... Il faut !... Ils ne veulent pas de moi comme musicienne... Mais ils ne veulent pas que je parte... Je suis trop vieille pour le piano... me disent ils... Mais surtout mon absence depuis tant d’années... leur semble suspecte... Heureusement je parle plusieurs langues étrangères... cela me sauve... me vaut ce petit emploi... Je ne veux pas me plaindre, Monsieur Céline, mais vraiment je ne suis pas heureuse... Vous voyez, n’est ce pas ? J’arrive au bureau avant l’heure, bien avant les autres, à cause du piano... Ils ont un piano ici... Chez moi, il n’y a pas moyen... bien sûr... pas de piano... Nous sommes trois vieilles personnes à loger ensemble dans une petite pièce... C’est déjà très bien... Si vous saviez... Je ne veux pas me plaindre...". La veille de mon départ, je la trouvai gênée la grand’mère, anxieuse, avec quelque chose à me confier encore... Elle chuchotait : "Monsieur Céline, vous me pardonnerez... Puis-je me permettre de vous demander... Oh ! une petite question... peut être très indiscrète... Oh ! je ne sais trop... si je dois ?... Enfin vous ne me répondrez pas si je suis fâcheuse... Ah ! Monsieur Céline ! je ne suis pas très heureuse... Mais il y a beaucoup de gens, n’est ce pas Monsieur Céline, qui ne sont pas très heureux ?... Cependant que pensez-vous ?... à votre opinion, Monsieur Céline ?... Une personne en ce monde, absolument sans famille... sans aucun lien... qui n’est plus utile à personne... Vieille... invalide déjà... malheureuse, plus aimée par personne... qui doit endurer bien des misères, bien des affronts... n’a-t-elle pas le droit à votre avis ?... bien sincère ?... sans ménagement, je vous prie, d’attenter à ses jours ?...". Ah ! Je ne fis qu’un bond !... sur ces mots... quel sursaut !... "Holà ! Madame ! Voici le véritable blasphème !... Comment ! Grande honte et remords ! Ah ! Je ne vous écoute plus !... Un tel projet ! Aussi sauvage ! Insensé ! Sinistre !... Vous capitulez Madame ?... devant quelques arrogances de minces bureaucrates imbéciles... Je vous trouve à tout extrême, pour quelques niaises taquineries... Pfoui !... Quelques fredaines de cloportes... Déroutant ! Madame, déroutant !... en vérité... Un parfait talent comme le vôtre doit revenir aux concerts !... Voici le devoir impérieux ! Demandez à être entendue ! Madame !... Et vous triompherez !... Tous ces gens du bolchévisme, dans l’ensemble, je vous l’accorde ne sont pas très aimables... Ils sont peut-être un peu cruels... un peu grossiers... un peu sournois... un peu sadiques... un peu fainéants... un peu ivrognes... un peu voleurs... un peu lâches... un peu menteurs... un peu crasseux... je vous l’accorde !... C’est à se demander par quel bout il vaudrait mieux les pendre ?... Mais le fond n’est pas mauvais !... dès que vous réfléchissez !...". La grand’mère, comme tous les Russes, c’était sa passion de réfléchir. Nous avons réfléchi ensemble... passionnément... "Vous voyez, ai-je gaiement conclu, vous voyez ! Je peux vous assurer, Madame, je peux vous faire le pari, cent mille roubles ! Que votre talent si précieux, si finement délié, si sensible, si intimement nuancé, ne sera pas longtemps méconnu !... Ah ! Que non !... Vous reviendrez au public, Madame ! je vous le prédis !... Je vois ça d’ici !... Et dans toutes les grandes villes de la Russie du "Plan" ! Vous irez partout, triomphale, attendue, acclamée, désirée !... redemandée !..." – Vous croyez, Monsieur Céline ?... Ils se méfient tellement de nous, de tous ceux qui reviennent... de ceux qui connaissent l’étranger... Nathalie à ce moment entrait... il fallait se taire. – Au revoir, Madame, au revoir ! Je reviendrai ! Absolument ! J’ai juré, deux ou trois fois. Et puis voilà... Nathalie, mon interprète, elle était tout à fait dévouée... parfaitement instruite, très régulière au boulot... Elle m’a montré tout ce qu’elle savait, tous les châteaux, tous les musées, les plus beaux sites... les plus renommés sanctuaires... les plus étonnantes perspectives... les anciens parcs... les Îles... Elle savait très bien toutes ses leçons... pour chaque circonstance... pour chaque moment... le petit laïus persuasif, la petite allusion politique... Elle était encore bien jeune, mais elle avait l’expérience des tourmentes révolutionnaires... des transbordements sociaux... des mondes en fusion... Elle avait appris toute petite... Elle venait d’avoir juste quatre ans, au moment de la guerre civile... Sa mère, c’était une bourgeoise, une actrice... Un soir de perquisition, y avait beaucoup de monde dans leur cour... sa mère lui avait dit comme ça, tout gentiment : "Nathalie, ma petite fille, attends-moi bien, ma petite chérie... Sois bien sage... Je vais descendre voir jusqu’en bas... ce qui se passe... Je remonterai tout de suite avec le charbon...". Jamais sa mère n’était remontée, jamais elle n’était revenue... C’est les Bolchévics qui l’avaient élevée Nathalie, dans une colonie, près de la ville d’abord, un peu plus tard, très au Nord... Et puis après, en caravanes... Plusieurs années comme ça... tout à travers la Russie... Elle racontait les frayeurs, et la rigolade aussi des petits enfants... Toutes les pérégrinations !... Des années... qu’on évacuait tout le pensionnat quand les troupes ennemies rappliquaient.. Les "rebelles" d’abord le Kolchak... et puis le Wrangel... et puis encore le Denikine... Chaque fois, c’était une aventure à travers les steppes... ça durait des mois et des mois... tous les petits enfants trouvés... Il faut reconnaître, les bolchéviques, ils avaient fait tout leur possible, pour qu’ils crèvent pas tous et toutes comme des mouches... tout le long des pistes... Des fois, il faisait si froid, que les petits morts devenaient tout durs comme des petites bûches... Personne pouvait creuser la terre... On pouvait pas les enterrer. On les balançait du chariot, c’était défendu de descendre. Elle avait bien vu, Nathalie, toute la guerre civile... et puis ensuite les Kaoulaks pourris d’or !... Elle avait dansé avec eux... foiriné... mené fusiller des dizaines et des dizaines... Et puis ensuite les privations, encore, toujours, d’autres privations... biennales, décennales, triquennales, "quinquennales"... les torrents de jactance... maintenant elle guidait... Elle avait appris le français, l’allemand, l’anglais, toute seule... Il lui passait par les doigts, à "l’Intourist", les plus curieux hurons de la Boule... et puis infiniment de Juifs (95 pour 100)... Elle était discrète, secrète, Nathalie, c’était un caractère de fer, je l’aimais bien, avec son petit nez astucieux, toute impertinente. Je ne lui ai jamais caché, une seule minute, tout ce que je pensais... Elle a dû faire de beaux rapports... Physiquement, elle était mignonne, une balte, solide, ferme, une blonde, des muscles comme son caractère, trempés. Je voulais l’emmener à Paris. Lui payer ce petit voyage. Le Soviet n’a pas voulu... Elle était pas du tout en retard, elle était même bien affranchie, pas jalouse du tout, ni mesquine, elle comprenait n’importe quoi... Elle était butée qu’en un point, mais alors miraculeusement, sur la question du Communisme... Elle devenait franchement impossible, infernale, sur le Communisme... Elle m’aurait buté, céans, pour m’apprendre bien le fond des choses... et la manière de me tenir... la véritable contradiction !... Je me ratatinais. Il lui passait de ces éclairs à travers les "iris" pervenche... qu’étaient des couperets... On s’est cogné qu’une seule fois, mais terrible, avec Nathalie... C’était en revenant de Tzarkoi, le dernier château du Tzar... Nous étions donc en auto... nous allions assez bonne allure... cette route-là n’est pas mauvaise... Quand je lui fais alors la remarque... à la réflexion... que je trouvais pas de très bon goût... cette visite... chez les victimes... cette exhibition de fantômes... agrémentée de commentaires, de mille facéties... Cette désinvolte, hargneuse énumération... acharnée, des petits travers... mauvais goût... ridicules manies "Romanoff"... à propos de leurs amulettes, chapelets, pots de chambre... Elle admettait pas... Elle trouvait parfaitement juste, Nathalie. J’ai insisté. Malgré tout, c’est de là, de ces quelques chambres, qu’ils sont partis tous en chœur, pour leur destin, les Romanoff... pour leur boucherie dans la cave... On pourrait peut-être considérer... faire attention... Non ! Je trouvais ça, moi, de mauvais goût ! Encore bien pire comme mauvais goût, cent fois pire que tous les Romanoff ensemble... Un vrai très mauvais impair de dégueulasses sales Juifs... Ça me faisait pas plaisir du tout de voir comme ça les assassins en train de faire des plaisanteries... dans la crèche de leurs victimes... Je me trouvais d’un seul coup tzariste... Car ils furent bien assassinés, mère, père, cinq enfants... jamais jugés, assassinés bel et bien, massacrés, absolument sans défense dans la cave de Sibérie... après quels transbahutages !... des mois !... avec ce môme hémophile... entre tous ces gardes sadiques et saouls, et les commissaires judéotartars... Enfin la grande rigolade... On se rend compte... L’intimité des morts... les pires salopes, avant de crounir... ça regarde plus personne... C’est pas toujours aux assassins de venir dégueuler sur leurs tombes... Révolution ?... Bien sûr !... Certes ! Pourquoi pas ?... Mais mauvais goût, c’est mauvais goût... Le mauvais goût du Juif, la bride sur le cou, c’est le massacre du blanc, sa torture. C’est la torture du blanc et le profond instinct du Juif, le profond instinct du nègre. Toutes les saturnales révolutionnaires d’abord puent le nègre, à plein bouc, le Juif et l’Asiate... Marat... Kérenski... Béhanzin,... l’Euphrate... le Vaudoo... les magies équatoriales... les esclaves aux requins... Saint-Domingue... c’est la même horreur qui surgit... Tout ça c’est la même sauce dans le fond... ça suinte de la même barrique... – Pourquoi ?... Pourquoi ?... qu’elle ressautait... Elle voulait pas, la carne, comprendre... Le Tzar, il était sans pitié !... lui !... pour le pauvre peuple !... Il a fait tuer !... fusiller !... déporter !... des milles et des milles d’innocents !... – Les bolchévicks l’ont bien promené pendant des semaines, à travers toute la Sibérie. Ils l’ont buté finalement dans la cave, avec tous ses gnières ! à coups de crosse !... Alors il a payé !... Maintenant on peut lui foutre la paix... le laisser dormir... – Il faut que le peuple puisse apprendre !... s’instruire !... Qu’il puisse voir de ses propres yeux, comme les Tzars étaient stupides... bourgeois... bornés... sans goût... sans grandeur... Ce qu’ils faisaient de tout l’argent ! les Romanoff ! des millions des millions de roubles qu’ils extorquaient au pauvre peuple... Le sang du peuple !... des amulettes !... Avec tout le sang du peuple ils achetaient des amulettes ! – C’est pas quand même une raison... Ils ont payé... C’est fini !... Elle était insultante, la garce !... Je me suis monté au pétard... Je suis buté comme trente-six buffles, quand une gonzesse me tient tête... – Vous êtes tous des assassins ! que je l’ai insultée... encore pire que des assassins, vous êtes tous que des sacrilèges vampiriques violeurs !... Vous chiez maintenant sur les cadavres tellement vous êtes pervertis... Vous avez plus figure humaine... Pourquoi vous les faites pas en cire ?... comme chez les Tussauds ? Avec les blessures béantes ?... et les vers qui grouillent ?... Ah ! Mais elle rebiffait, terrible. Elle voulait pas du tout admettre... la petite arrogante saloperie... elle rebondissait dans la bagnole... Elle s’égosillait... "La Tzarine était pire que lui !... encore pire... Mille fois plus !... cruelle je vous dis !... Un cœur de pierre !... Elle ! La vampire !... mille fois plus horrible que toute la Révolution. Jamais elle a pensé au peuple !... Jamais à toutes les souffrances ! De son pauvre peuple ! Qui venait la supplier !... A tout ce qu’il endurait par elle !... Jamais !... Elle avait jamais souffert elle !... – La Tzarine ?... mais vertige d’horreur ! Mais trombe d’ordures ! Mais elle avait eu cinq enfants ! Tu sais pas ce que c’est cinq enfants ? Quand toi t’auras eu le cul grand ouvert comme elle ! Cinq fois de suite, alors tu pourras causer !... Alors t’auras des entrailles ! De souffrances ! De souffrances !... Purin ! C’est dire si j’étais en furie... C’était de sa faute ! Je voulais la virer de la bagnole !... Je me sentais plus ! de brutalité ! Je devenais tout Russe !... Il fallut que le chauffeur il ralentisse... il arrête... qu’il intervienne, qu’il nous sépare... on se bigornait... Elle a pas voulu remonter ! Elle était têtue... elle a fait tout le retour jusqu’à Leningrad à griffe. Je l’ai pas revue pendant deux jours. Je croyais que je la reverrais jamais... Et puis voilà, elle est revenue... C’était déjà oublié !... On était pas rancuneux... Ça m’a fait plaisir de la revoir. Je l’aimais bien la Nathalie. J’ai eu d’elle qu’une seule confidence, je parle une véritable confidence... quand je lui parlais de révolution... Je lui disais que bientôt, on l’aurait, nous aussi en France, le beau communisme... qu’on avait tous les Juifs déjà... que ça mûrissait joliment... alors qu’elle viendrait à Paris... que ça serait permis alors... qu’elle viendrait me voir avec un Juif... – Oh ! Vous savez, Monsieur Céline... c’est pas comme ça la révolution... Pour faire une révolution, il faut deux choses bien essentielles... Il faut d’abord avant tout, que le peuple crève de faim... et puis il faut qu’il ait des armes... toutes les armes... Sans ça... rien à faire !... Il faudrait d’abord une guerre chez vous... une très longue guerre... et puis des désastres... que vous creviez tous de faim... après seulement... après la guerre civile... après la guerre étrangère... après les désastres... Il lui venait des doutes... Jamais elle ne m’a reparlé de la sorte... Toujours elle était en défense... en attitude, plus ou moins... Jamais elle-même... Je l’estimais... Je l’aurais bien ramenée à Paris... C’était une parfaite secrétaire, secrète. J’ai des idées, moi, d’ailleurs sur la monarchie absolue, je les tiens d’un anarchiste, que j’ai connu autrefois, à Londres, un anarchiste authentique – un Bulgare – un pachyderme pour le poids. Il avait deux professions, il cumulait, accordeur de piano et puis chimiste-teinturier. Je l’écoutais religieusement. On l’appelait "Borokrom". J’étais qu’un petit jeune homme pas très affranchi à l’époque. Je l’admirais énormément. J’étais facile à mystifier... – J’ai gâché mon existence, tel que tu me vois, Ferdinand, qu’il me disait toujours. J’aurais voulu être, moi, le Roi, tu vois, d’un immense, puissant Royaume... Et puis que tous mes sujets, tu m’entends, tous ! sans aucune espèce d’exception, ils m’auraient tous hai à la mort ! Ils n’auraient pensé qu’à cela... me faire la peau... me résoudre... semaine et dimanche... ça les aurait réveillés en sursaut, une idée pareille... Ils auraient ourdi, comploté sans interruption contre mes jours... Chaque fois que je serais sorti de mon château magnifique, dans mon carrosse de grand gala... il me serait tombé sur la gueule quelque chose comme affreuses bombes ! Des pluies ! Mon ami, des averses ! Des déluges des plus terribles grenades !... des "fulminants" de tous calibres... Je n’aurais jamais survécu que par miracle... par l’effet de tout un subtil agencement, de tout un concours de prodigieuses circonstances... J’aurais été de mon côté royal plus fumier encore si possible que tous mes sujets à la fois... absolument sans pitié... sans parole... sans merci... J’aurais gouverné cette masse haineuse encore plus haineusement et absolument solitaire ! Par la menace, les exécutions, l’outrage et le défi perpétuel !... A l’abri de ma formidable citadelle, j’aurais imaginé sans répit d’autres insultes, d’autres forfaitures, d’autres outrages ! Encore ! Toujours plus abominables ! Pour navrer mes odieux sujets ! D’autres moyens de me rendre toujours plus abject, plus démoniaque, plus implacable ! Plus impopulaire ! Ainsi je les aurais définitivement fascinés. Jamais je n’aurais eu un de ces gestes de clémence, de faveur, d’abandon qui vous discréditent un tyran mieux que cent mille pendaisons. Je n’aurais pendu, moi, que les tendres, les compréhensifs, les pitoyables... les évangéliques... les bienfaisants de tous poils... J’aurais organisé d’immenses concours de rosiers et de rosières... pour les fouetter tous et toutes ensuite à mort... devant toute la populace... Je me serais parjuré sans cesse, sans limite, sans répit... sauf pour infliger à mes sujets d’autres vexations... les opprimer, les saccager davantage, dans tous les sens et façons. Haine pour haine ! et sans limite !... ma devise royale. J’aurais vécu tout seul, campé sur les revenus de mon immense Trésor, retranché dans mes carrosses de grand gala... Je les aurais tenu, mes abominables sujets, angoissés, haletants, attentifs à mes moindres gestes, toujours aux aguets, sous le coup d’une nouvelle iniquité, et cela pendant toute la durée de mon règne. Jamais un seul jour ne se serait passé sans quelque horrible déni de justice, quelque atroce méfait royal... l’écartèlement d’un juste, l’ébouillantage d’un innocent... Ah ! ce peuple ignoble ! le vois-tu ? Toujours fébrile, délirant de fragiles, fugaces espoirs de me réduire très prochainement en bouillie, en pâtée sanglante sous les débris de mon magnifique carrosse ? Mon règne aurait été de cette façon, j’en suis certain, exceptionnellement réussi, le plus heureux en vérité de tous les règnes, de toute l’Histoire – sans guerre, sans révolution, sans famine, sans banqueroute. Ces calamités n’affligent en effet les peuples que parce qu’elles sont très longtemps à l’avance désirées, amenées, préméditées, pensées, mijotées, par toute la rumination des masses... l’oisiveté sadique, ruineuse des peuples. Mes sujets surhaineux n’auraient jamais eu le temps, eux, de penser à ces sottises, à ces catastrophes ! Je les aurais bien trop occupés par mes inépuisables trouvailles, mes infernales vacheries !... Ils se seraient bien trop passionnés sur la meilleure, prompte manière, la plus effroyable, de me réduire en caillots, en marmelade de viscères. J’aurais fait, moi leur monarque, l’accord de toutes les haines de mon Royaume, je les aurais centralisées, magnétisées, fanatisées sur ma propre royale personne. Voici le seul moyen royal, Ferdinand, de véritablement régner ! Gouverner ! Ah ! Ferdinand ! Ma vie eût été alors autre chose ! Une destinée merveilleusement utile... tandis qu’à présent, tu vois, je parle... je me gaspille comme je peux... Elle l’emportait facilement Nathalie dans la controverse... la doctrine... A vrai dire je n’existais pas... Elle avait suivi tous les cours de "Dialectique Matérialiste". Elle possédait comme les curés sur le bout du doigt, toutes les questions, toutes les réponses. – Les capitalistes que font-ils ?... – Ils exploitent le malheureux peuple, ils spéculent, ils accaparent !... – Que font-ils de leurs capitaux ?... – Ils agiotent encore et toujours... ils trustent les matières premières... ils créent la rareté... – Que font-ils de leur fortune ? Dorment-ils chaque nuit dans trois lits ?... Possèdent-ils quatorze maîtresses ?... Se promènent-ils à la fois dans dix-huit automobiles ?... Habitent-ils vingt-deux maisons ?... Se gavent-ils dix-sept fois par jour ?... des mets les plus faisandés ? Que font-ils en définitive de tout ce terrible pognon ? Qu’ils extorquent à l’écrasé, courbé, gémissant peuple ? Ah ! ça ne troublait pas Nathalie, ces petites astuces. – Ils se passent tous leurs caprices... Voilà ce qu’elle avait trouvé... Du coup, je la possédais... Je reprenais tout l’avantage. Elle était collée, malhabile, sur la question du "caprice"... Caprice pour elle, c’était un mot... Rien de plus ! Elle en avait jamais vu des "caprices"... des caprices de capitalistes... Elle était bien incapable de me définir, de me citer un bon exemple de caprice... Je la mettais en boîte avec son "caprice"... je la faisais enrager... Un jour quand même, sur la fin, elle a demandé "pouce"... Ça l’intriguait que je lui raconte ce que c’était vraiment un "caprice". J’ai cherché un bon exemple, pour qu’elle sache dorénavant, quand elle parlerait aux touristes : – Voilà, j’ai dit, écoute-moi bien, je vais t’affranchir, ma mignonne. J’étais tout jeune à l’époque, ça se passait à Nice, vers 1910, je faisais le livreur pour la saison chez un bijoutier très fameux, M. Ben Corème... boulevard Masséna... J’avais tout à fait la confiance de mon patron, Ben Corème, "le joaillier des élégantes" et des "Grands Cercles et du Casino". Mes parents, si pauvres, mais si foncièrement honnêtes, avaient juré sur leur vie, que je ne ferais jamais tort d’un sou... qu’on pouvait me confier des trésors. En fait, on m’en confiait souvent – c’était pas des mots. Mr. Ben Corème m’avait tout de suite mis à l’épreuve... et puis ne voyait plus que moi pour me confier ses diadèmes, ses parures les plus mirifiques, ses sautoirs de plusieurs mètres... Je me tapais plusieurs fois par jour la grimpette du Mont-Boron, vers les Palaces de la Côte, surchargé, à pleins écrins, de gemmes en pagaie, d’ors, de platines, et de "rivières»... pour le choix des "élégantes"... des plus grandes cocottes de l’époque... aux lubies d’une clientèle "high-life", la plus extravagante d’Europe, des "cercleux" les plus fantasques, des Reines du Boudoir. Dans mes poches, fermées par épingles de nourrice, je promenais dans une seule journée plus de richesses qu’un galion d’Espagne, retour du Pérou. Mais il fallait que je fasse vinaigre, que je drope drôlement dans la côte... pour revenir au magasin le plus vite possible. J’avais encore un autre travail également de confiance – auquel Mr. Ben Corème tenait aussi essentiellement. Je devais rester debout dans l’arrière-boutique, derrière de petits carreaux, derrière les brise-bise... Mais je devais jamais me montrer... jamais rentrer dans la boutique ! C’est moi qui surveillais les mains des clients et des clientes... C’était ma consigne... épier les moindres furtifs gestes... surtout les furtifs gestes... Les poignes !... Pas quitter des yeux les poignes !... jamais... Voilà... C’est délicat pour un vendeur, quand on réfléchit, d’observer comme ça les mains... Il peut pas tout faire... Il doit rester, lui, tout sourires. Il doit faire le joli cœur au-dessus du guéridon... tout prévenant... tout désinvolte... Il doit pas loucher vers les poignes... C’est pas une manière... C’était moi le bigleur... le lynx... Je connaissais tous les clients... Ils me connaissaient pas... Je connaissais tous les voleurs. Dans les Italiens et les Slaves il y avait des pervers... surtout chez les femmes... les Russes, les plus huppées aristocrates... y en avait des drôles parmi... des piqueuses friponnes !... taquines !... C’était leur vice d’estoufarès une petite parure... Ah ! Les "manchettes" c’était la mort... Je gafais... je voyais venir... A l’instant... Pssss !... où ça filait dans le manchon. Je "toc-toc-toc" ! Trois petits coups à ma porte... C’était entendu avec Ben Corème... Ça s’arrangeait toujours très bien, jamais un scandale.
de LOUIS-FERDINAND CELINE est ICI et ICI ses autres pamphlets. |
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Gutman bien poussé à fond, il s’est dévoilé tel qu’il est, une méchante, rancuneuse nature... Comme je recommençais à lui dire, tout ce que je pensais de bien des Juifs... Il s’est tout à fait fâché !... Il s’est foutu en quart affreux... Il est parti dans une crise ! Une vraie colère de maudit... – Mais tu délires, Ferdinand !... Nom de Dieu t’es saoul !... T’es noir à rouler, ma parole, t’es qu’un sale buveur "habituel"... Mais je vais te faire interner ! Je te jure !... T’as beau être confrère !... Ça ne va pas traîner... J’ai des relations dans les Asiles, moi.. Tu vas voir un petit peu... Ils sont tous juifs dans les Asiles !... Ça va bien les divertir... d’entendre ton numéro de folies... tes bêtises... Ils vont te faire capitonner... T’iras, là-bas, médire des Juifs comme tu les appelles... dans un joli cabanon... Je te ferai faire une camisole exactement sur mesure... Alors, tu nous foutras la paix... Tu retourneras à tes romans... Si t’es sage t’auras un crayon... D’abord c’est des insanités... la "Race" ça n’existe plus... c’est des mythes... – Voilà le grand bobard gode ! pour nous !... à nous filer dans la bagouze... le "mythe des races." !... Les Juifs, eux leur métissage, leur faux-bamboula, ils en sont pas fiers comme d’une race !... Fiers comme Artaban. Ils en ont pas honte eux d’être Juifs !... Ils savent d’où ils sortent... Ils se poussent au train comme des clebs... C’est eux qui sont les pires racistes... Eux dont tout le triomphe est raciste... Ils causent que pour nous égarer, pour nous étourdir... pour nous désarmer davantage... Tous les professeurs anthropologistes, francs-maçons du Front Populaire bien juifs, bien payés, nous l’affirment, que c’est fini, urbi-orbi, et voilà... C’est irréfutable... Le Front Populaire n’a jamais menti... C’est une berlue, c’est une chimère... un détraquement de la vision... bien navrante, une déconfiture de tes pauvres sens d’onaniste ! Une véritable idéorrhée... une perte de substance lécithique... Tu t’es trop poigné Ferdinand... Tu sais, ce qu’elle dit la "tante Annie" ?... Que ferai-je pour te guérir ?... C’est l’épuisement de la ménopause ?... T’as des bouffées ?... Prends les Souris de l’abbé Jouvence... – Pourtant, dis donc, ils sont crépus ?... Et la Palestine ? C’est pas le berceau de la "Race"... Ça y est, il venait de me remonter, il venait d’effleurer le sujet où je suis cataleptique... Je redevenais intarissable... volubile... incoercible... – Ils sont myopes ! Tes sémites ! Panards !... bas de cul ! Ils puent le nègre... est-ce exact ?... déconnai-je encore ?... Je te laisse deux souffles pour répondre... ? Ont-ils les énormes nougats d’avoir poulopé dans les sables, si tant, si fort... et les bédouinages... dans les sables... à la chasse aux dattes, aux vieilles urines de chameaux... des siècles et des siècles ?... Irréfutable !... Ces feuilles des écoutes en moulin... les panards palmés, je dis : juifs !... l’odeur ! Et les lunettes donc !... Ces vieux granulômes !... les suites... les séquelles miteuses... Ah ! Ah ! Je marquais facilement un point sur la chasse aux dattes... Je lui montrai tout de suite, les siens "de transat", qu’étaient vraiment d’amplitude ! Pour sa taille si brève... Là il était confondu... – C’est le martyre des belles youtres, que j’ai insisté, d’avoir les pieds un peu trop "forts"... Tous les bottiers de New-York le savent... Ils se trompent pas eux sur les races... – Tu les accables bien lâchement, Ferdinand, qu’il se rebiffe aussitôt. Toi aussi tu sors des sauvages... Si tu sors pas du désert, tu sors des cavernes, c’est bien pire ! C’était encore bien plus fétide, bien plus écœurant... Un désert c’est toujours propre... C’est pas des dattes qu’ils se tapaient tes cons d’Aryens pères... C’était de la catafouine de renne ! De la vraie mouscaille bien fondante ! et pour l’Hiver des boules de fiente malaxées ! Pétries ! Voilà ce qu’ils s’envoyaient tes pères !... et puis du suif à la tourbe, bien rance bien fumé.. Des vrais mangeurs de choses immondes... Voilà ce que tu crânes ?... – Voici un portrait bien textuel !... mais c’est pas pareil... pas pareil... – Toi aussi t’as plein de paille au train... De quoi tu te plains ?... et pas encore de si longtemps !... – En vérité !... mais pas la même !... Chacun son odeur ! je dis !... Tout est là !... Je force pas la mienne sur les Juifs.... C’est eux qui montent pour me renifler... J’aime pas leur odeur c’est tout... J’ai le droit... Je suis chez moi. J’y vais pas moi, à Tel-Aviv... D’abord ils sont bien trop racistes ! à Tel-Aviv ! Encore bien plus féroces qu’Hitler !... Ils sont "exclusifs" comme personne ! – Mais alors, dis donc, Mr. Blum ? Tu le trouves petit lui ?... bas du cul ? Ah ! Ah ! Bisque !... Bisque !... Il marquait un point... – M. Blum Karfulkenstein le Bulgare ? Que tu veux dire ?... Ah ! Mais lui c’est une autre gomme ! Il est de Genève et de Lausanne !... C’est une exception ! Il confirme la règle "bas du cul"... Il est le double bas du cul !... Il est le prince des Bas-du-cul !... Le coup était nul... La conversation devenait aigrelette... un peu incisive... On parlait à bâtons rompus... – Je veux pas périr par les Juifs ! Je préfère un cancer à moi !... pas le cancer juif !... – Personne te force !... – Si ! Si !... Ils me forcent !... C’est eux les Juifs, qu’ont inventé le Patriotisme, après les Croisades !... la Réforme ! Pour faire bouziller les chrétiens... – Tu crois ?... – Positif ! C’est eux qu’ont tout découvert... Les Croisades et la Réforme, ça leur a très bien réussi, seulement le Patriotisme, je voudrais bien qu’ils le prennent dans le cul, ça me rendrait service... – Ils ont été persécutés... – C’est eux qui nous persécutent... C’est jamais nous... Ils se vengent de trucs qu’existent pas !... On est les victimes des martyrs !... C’est nous les vampés ! Pas eux, saladés, transis de mensonges, cocus, croulants dupés, sous toutes les oppressions juives. Tyrannies travesties, sournoises, genre "Optimiste" comme chez les Britons... écraseuse comme en Russie... pédante, cauteleuse, vineuse et patriote comme chez nous... Du kif !... Le monde ne marche pas tout seul... Je te dis... il peut pas marcher tout seul... Il faut que quelqu’un s’en occupe... commande... Ce sont les Juifs qui commandent... Le monde commandé par les Juifs, c’est un enfer pour les Aryens... sans abus, textuellement un enfer ! Avec les flammes ! Des crapauds partout ! d’éternelles tortures... des révolutions, des guerres, des boucheries, à n’en plus finir... les unes dans les autres, et les Juifs toujours au fond de toute la musique !... toujours en train d’en remettre, délirer, de comploter d’autres calvaires pour nos viandes... d’autres abracadabrants massacres, d’en puruler ! Insatiables ! Toujours agioteurs ! Voyeurs ! Bandocheurs ! Effrénément... c’est leur vie !... leur raison d’être... Ils crucifient. Voilà, j’ai tout dit, je pense... les Juifs. – C’est pas beaucoup, Ferdinand !... – Ah ! si encore un petit mot, faut pas compter pour la prochaine que je me déplace... Je suis objecteur 700 pour 100. Le pacifiste, c’est plus le Juif... c’est moi !... La médaille militaire je l’ai depuis le 27 novembre 1914... Elle me rapporte 200 francs Blum par an... (20 francs suisses), j’en veux pas une autre... Ça sera la médaille d’lsraël l’autre... Alors tu comprends... – C’est pas très vif, comme esprit, Ferdinand... pour un Aryen t’es assez lourd !... – Je sais, pote, ton genre, je le connais, pour l’esprit c’est Eddie Cantor... Marx Brothers... – Jabote toujours garde mobile !... C’est nous les Sels de la terre !... Tu l’as dit toi-même ! "Sel de la terre !...» Voilà le vocable dont je sursaute !... Je voulais lui rentrer dans la glotte... Il venait de provoquer encore mon humeur la plus intraitable !... – Ah ! Sel de la Terre !... Ah ! Consistoire !... Ah ! Sage de Sion !... Ah ! Macchabée... Ah ! Grimace !... Ah ! Alors, elle est indicible !... mais foutriquet de burnes de taupes !... Mais vous vous tenez tous qu’au bidon !... Un Juif c’est 100 pour 100 culot !... Tambour !... Tambourin ! Baguettes ! Escamoteurs de vessies !... Qu’on vous arrache le haut parleur... l’écran du vide ! Baudruches pourries !... Vous effondrez !... Au vice ! A l’estampe ? Des Titans !... Au "travail loyal" comme vous dites ! Devant votre frêle intérieur... des Faisans !... des faux féticheurs sursoufflés !... pas même des loufiats !... des éponges !... des vrais chiftirs, vous prenez tout !... Plus de jus à sucer : Plus personne !... Tout autant vous Juifs ! Pauvres merdures rêches ! Tout épuisés du chromosome, tout filasseux !... ça gonfle qu’en trempant bien dans la soupe ! Comme tous les croûtons !... Dans le bouillon !... dans notre soupe !... – Tu vas te faire avoir, Ferdinand, dans la voie que tu t’engages... T’auras le monde entier contre toi, figure de légume !... Ça sera pas toujours facile de te faire passer pour inconscient... T’es un genre de fou qui raisonne... Les gens peuvent pas toujours savoir... Ils se trompent des fois... Ils peuvent se méprendre... Tu peux vexer des personnes... Tiens ! Moi, qui te veux du bien... Je t’ai jamais trompé Ferdinand... Je t’ai jamais tendu des pièges... Je t’ai jamais dit "Tu peux y aller"... que c’était une entourloupe ?... pas vrai ?... Hein ?... dis-le ?... – Gutman ! C’est exact !... – Alors je te dis, moi nègre, Ferdinand, laisse tomber ces affreux propos, viens avec nous... tu seras content... T’es indigène ?... tes frères de race, comme tu les nommes, ils te chient sur le tronc... – C’est exact Gutman… c’est exact, autant que les Juifs... – Parce que tu sais pas les prendre... les Juifs, si tu savais les aborder, ils t’apprendraient à réussir... t’es qu’un sale raté dans ton genre... d’où, ces aigreurs imbéciles, ta tête de cochon... Regarde un peu les indigènes, les Juifs les contrarient jamais, eux... Au contraire, "Y a de la joie !" qu’ils chantent... Tu comprends y a de la joie" de se faire enrouter !... Toi tu les engueules !... C’est pas une façon !... C’est toi qui les indisposes... Tu les humilies !... C’est vilain !... Regarde comme ils sont heureux tes "Français de race" d’avoir si bien reçu les Romains... d’avoir si bien tâté leur trique... Si bien rampé sous les fourches... Ci bien orienté leurs miches... si bien avachi leurs endosses. Ils s’en congratulent encore à 18 siècles de distance !.. Toute la Sorbonne en jubile !... Ils en font tout leur bachot de cette merveilleuse enculade ! Ils reluisent rien qu’au souvenir !... D’avoir si bien pris leur pied... avec les centurions bourrus... d’avoir si bien pompé César... d’avoir avec le dur carcan, si étrangleur, si féroce, rampé jusqu’à Rome, entravés pire que les mulets, croulants sous les chaînes... sous les chariots d’armes... de s’être bien fait glavioter par la populace romaine... Ils s’esclaffent encore tout transis, tout émus de cette rétrospection... Ah ! Qu’on s’est parfaitement fait mettre !... Ah ! La grosse ! Énorme civilisation !... On a le cul crevé pour toujours... Ah ! Mon popotas !... fiotas ! fiotum !... Ils s’en caressent encore l’oigne... de reconnaissance... éperdue... Ah ! les tendres miches !... Dum tu déclamas !... Roma !... Rosa ! Rosa !... Tu pederum !... Rosa ! Rosa ! Mon Cicéron ! Tout recommence et c’est parfait !... Et voilà ! Tout ! C’est la cadence ! C’est la ronde ! C’est les ondes ! Avec d’autres pafs ! Le paf de youtre c’est bas, j’admets ! Dans la série animale, mais enfin quand même, ça bouge... Ça vaut bien une bite d’Empereur mort ?... Tu n’es pas d’avis ?... – Mais si, mais si... j’étais d’avis... – Puisque c’est le destin des Français de se faire miser dans le cours des âges... puisqu’ils passent d’un siècle à l’autre... d’une bite d’étrusque sur une bite maure... sur un polard de ritain... Une youtre gaule ou une saxonne ?... Ça fait pas beaucoup de différence ! C’est abusif de bouder... Tous les conquérants, ils doivent, c’est bien naturel, mettre les conquis ! C’est la loi des plus vives Espèces !... Si fait... Si fait... – Regarde un peu toutes les mignonnes, les Aryennes... c’est facile à discerner où qu’elles vont leurs préférences... au théâtre, au cinéma, dans n’importe quel salon... "Première", croisière, musette, tennis ?... Elles foncent toutes, remarque, littéralement sur le Juif, sur le crépu, sur le "toucan". Le crépu c’est le Roi du jour... Il monte... Le blanc descend... C’est lui qui a tous les honneurs !... C’est pour lui qu’on se met dans les frais... Elles raisonnent pas les mignonnes, elles suivent leur instinct, leur ventre... Le Juif il est parfait pour elles, il a l’avenir, il a le pognon... On n’a pas besoin de leur apprendre... Elles sentent ces choses-là de nature... Elles vibrent... Elles reçoivent les ondes... les ondes nègres... C’est le beau môme d’aujourd’hui ! Le Juif ! Le Juif dans tous les films, légèrement crépu, bas du pot, panard, un peu myope ! Oh ! Comme il est distingué !... Surtout à la ville !... Ah ! Comme il a l’air raffiné !... avec ses jolies lunettes !... Ah ! C’est pas un fou celui-là, ni un paysan !... – C’est vrai, c’est irréfutable, les Juifs gagnent de tous les côtés. Toutes les gonzesses aux Abyssins ! La race plein les miches !... Elles en ont le panier en compote ! Elles peuvent plus s’asseoir tellement elles ont le fias enjuivant... Ah ! Comme ils baisent fort... ces frisés !... Ah ! Comme ils sont brûlants ! Volcans !... C’est des vrais cœurs d’amants !... Cette bonne Philomène ! Tu penses comme tous les nègres ! Braquemards faits hommes ! "Ils viendront jusque dans nos bras... égorger nos fils... nos compa-a-a-gnes... Aux armes !..." Il avait le mot drôle Rouget de l’Isle !... Ils égorgent bien les fils et les pères avec... mais ils enculent les compagnes... C’est encore du bénéfice... C’est déjà beaucoup moins affreux... qu’avec les "férooooces soldats !"... Tu peux pas prétendre le contraire ! Tu devrais reconnaître !... reconnaissant !... Ils "mettent" un peu les girons, mais c’est pour la plaisanterie !... pour la bonne franquette... pour mieux encore assimiler... Si les Allemands avaient gagné (si les Juifs avaient bien voulu, c’est-à-dire) la guerre de 14, eh bien les Français du sol, ils en auraient joliment joui ! ils auraient pris leur pied pépère avec les Fritz... Les grenadiers de Poméranie, les cuirassiers blancs !... Ah ! Alors ça c’est des beaux mecs !... Ça serait passé dans l’enthousiasme, un vrai mariage passionnel !... Les Français ils deviennent tout ce qu’on veut quand on réfléchit.. Ils deviennent au fond, n’importe qui... n’importe quoi... Ils veulent bien devenir nègres... ils demandent pas mieux... Pourvu qu’un mâle bien cruel les enfouraille jusqu’au nombril ils s’estiment joliment heureux... C’est qu’une très longue succession, notre histoire, depuis les Gaulois, de cruels enfourailleurs. Pas un seul roi qu’était français. A présent en pleine décadence, faut se faire étreindre par des larvaires... se contenter de ce qui reste... Les Français toujours si avares, ils engraissent quand même très bien, tous leurs maquereaux du pouvoir. A présent que c’est le tour des youtres, leur suprême triomphe, ils vont finir raides comme des passes... Mais plus on se fait foutre... plus on demande... Et puis voilà qu’on leur promet aux Français, des bourreaux tartares !... C’est pas des choses à résister... Mais c’est une affriolance !... Comment voudrais tu qu’on les retienne ?... Mais c’est le "bouquet" priapique !... "Des vrais de vrais !" plus que sauvages !... Des tortureurs impitoyables !... Pas des sous-raclures d’Abyssins !... Mais non !... Mais non !... Que des tripières sur-calibrées ! En cornes d’Auroch ! Tu vois ça d’ici !... Ce voyage dans la Potosphère ! Ah ! Comme ils vont nous faire souffrir ! Ah ! Ces ardents. Ah ! Mon joyeux !... Ah ! Ces furieux !... Ah ! Mon timide !... Après on aura les Kirghizes... C’est au programme !... Ah ! C’est promis !... Et puis des Mongols !... encore plus haineux !... plus bridés !... Qui croquent la terre et les vermines... Ah ! Comme ils vont nous transverser !... Et puis d’autres, plus chinois encore ! Plus jaunes !... plus verts... Toujours plus acharnés au pot... Ah ! Ils vous entament ! Ils nous étripent !... C’est la Croix dans le plein du cul !... Plus ils sont étranges... plus c’est fou !... Plus ils dilatent... plus ils s’enfoncent ! C’est la vie des anges par le pot !... Ils nous tuent... Voilà comme ils disent les Français !... Gutman il avait le dernier mot... – J’ai connu un agonique, tiens je vais te faire tout comprendre... dans ma clientèle, un garçon qui s’en allait... jeune, un artiste, et homme du monde... J’en ai vu beaucoup d’agoniques... mais celui-là... Quand on lui passait le thermomètre, qu’on lui laissait un peu à demeure... ça lui redonnait des sensations... ça le faisait encore bandocher... malgré qu’il était au coma... Il gardait ses habitudes... C’est même comme ça qu’il a fini... dans les bras de sa mère... C’est pour te dire, ma chère langouste, que dans les choses du sentiment, la raison n’a jamais de place... Ça n’a jamais ni fin, ni cesse... C’est une chose de vie dans la mort... Tu me saisis ? Le capitaine Dreyfus est bien plus grand que le capitaine Bonaparte. Il a conquis la France et il l’a gardée. Il a bien raison Gutman : tous ces vices après tout me débèctent... Toute cette invasion d’Abyssins n’est plus supportable. Il avait raison Lipchitz : "Les Français qui sont pas contents, nous les ferons sortir..." Je vais me tirer... On me le dira pas deux fois. Peut-être en Irlande... Ils aiment pas les Juifs en Irlande, ni les Anglais. Ils les abominent conjointement. C’est la bonne disposition par les temps qui courent... la seule ! Mais je peux pas partir comme une fleur... Je veux pas tomber à la charge des Irlandais... Je sais ce qu’il en retourne... Il me faut un petit viatique... Bien sûr, ce livre va se vendre... La critique va se l’arracher... J’ai fait les questions, les réponses... Alors ?... Je crois bien que j’ai tout prévu... Elle pourra chier tant qu’elle voudra, la Critique... Je l’ai conchiée bien plus d’avance ! Ah ! je l’emmerde, c’est le cas de le dire ! C’est la façon ! J’aurai forcément le dernier mot ! En long comme en profondeur... c’est la seule manière. J’ai pris toutes mes précautions. Mais la critique c’est pas grave, c’est bien accessoire... Ce qui compte c’est le lecteur ! C’est lui qu’il faut considérer... séduire. Je le connais Français moyen, regardant, objectif, vindicatif... Il en veut plus que pour son plâtre... dès qu’il ne s’agit plus d’un Juif... Et je n’ai pas sa cote d’amour !... Je vais donc lui donner bon poids. Je vais le gâter décidément. Je vais ajouter quelques chapitres... une dizaine... que ça représente un vrai volume... Je vais faire un peu de Baedecker... C’est la mode, c’est les Croisières... C’est susceptible de le fasciner... le genre "Magazine des Voyages"... Vous souvenez-vous ?... Ah ! le bien bel illustré !... chatoyant et tout ! Divertissant au possible... ravissant de lecture... aimable... pittoresque... pimpant... Je vais reprendre ce principe... aux magies de "Michel Strogoff"... Je veux terminer ce gros et furieux ouvrage en grande courtoisie... Le coup de chapeau... le panache... Grande salutation... Je vous prie !... de ma plume immense, esbouriffée, je frôle le tapis... Grande parabole ! je vous présente mes devoirs... Grande révérence... Grande féerie... Je vous salue !... Votre serviteur !... Il faut d’abord situer les choses, que je vous raconte un petit peu comment c’est superbe Leningrad... C’est pas eux qui l’ont construit les "guépouistes" à Staline... Ils peuvent même pas l’entretenir... C’est au-dessus des forces communistes... Toutes les rues sont effondrées, toutes les façades tombent en miettes... C’est malheureux... Dans son genre, c’est la plus belle ville du monde... dans le genre Vienne... Stockholm... Amsterdam... entendez-moi. Comment justement exprimer toute la beauté de l’endroit... Imaginez un petit peu... les Champs-Elysées... mais alors, quatre fois plus larges, inondés d’eau pâle... la Neva... Elle s’étend encore... toujours là-bas... vers le large livide... le ciel... la mer... encore plus loin... l’estuaire tout au bout.. à l’infini... la mer qui monte vers nous... vers la ville... Elle tient toute la ville dans sa main la mer !... diaphane, fantastique, tendue... à bout de bras... tout le long des rives... toute la ville, un bras de force... des palais... encore d’autres palais... Rectangles durs... à coupoles... marbres... énormes bijoux durs... au bord de l’eau blême... A gauche, un petit canal tout noir... qui se jette là... contre le colosse de l’Amirauté, doré sur toutes les tranches... chargé d’une Renommée, miroitante, tout en or... Quelle trompette ! En plein mur... Que voici de majesté !... Quel fantasque géant ? Quel théâtre pour cyclopes ?... cent décors échelonnés, tous plus grandioses... vers la mer... Mais il se glisse, piaule, pirouette une brise traître... une brise de coulisse, grise, sournoise, si triste le long du quai... une brise d’hiver en plein été... L’eau frise au rebord, se trouble, frissonne contre les pierres... En retrait, défendant le parc, la longue haute grille délicate... l’infinie dentelle forgée... l’enclos des hauts arbres... les marronniers altiers... formidables monstres bouffis de ramures... nuages de rêves repris à terre... s’effeuillant en rouille déjà... Secondes tristes... trop légères au vent... que les bouffées malmènent... fripent... jonchent au courant... Plus loin, d’autres passerelles frêles, "à soupirs", entre les crevasses de l’énorme Palais Catherine... puis implacable au ras de l’eau... d’une seule portée terrible... le garrot de la Neva... son bracelet de fonte énorme. Ce pont tendu sur le bras pâle, entre ses deux charnières maudites : le palais d’Alexandre le fou, rose lépreux catafalque, tout perclus de baroque... et la prison Pierre et Paul, citadelle accroupie, écrasée sur ses murailles, clouée sur son île par l’atroce Basilique, nécropole des Tzars, massacrés tous. Cocarde tout en pierres de prison, figée, transpercée par le terrible poignard d’or, tout aigu, l’église, la flèche d’une paroisse d’assassinés. Le ciel du grand Nord, encore plus glauque, plus diaphane que l’immense fleuve, pas beaucoup... une teinte de plus, hagarde... Encore d’autres clochers... vingt longues perles d’or... pleurent du ciel... Et puis celui de la Marine, féroce, mastoc, fonce en plein firmament... à la perte de l’Avenue d’Octobre... Kazan la cathédrale jette son ombre sur vingt rues... tout un quartier, toutes ailes déployées sur une nuée de colonnades... A l’opposé cette mosquée... monstre en torture... le "Saint Sang"... torsades... torsions... girolles... cabochons... en pustules... toutes couleurs... mille et mille. Crapaud fantastique crevé sur son canal, immobile, en bas, tout noir, mijote... Encore vingt avenues... d’autres percées, perspectives, vers toujours plus d’espaces... plus aériennes... La ville emportée s’étend vers les nuages... ne tient plus à la terre... Elle s’élance de partout... Avenues fabuleuses... faites pour enlever vingt charges de front... cent escadrons... Newsky !... Graves personnes !... de prodigieuses foulées... qui ne voyaient qu’immensités... Pierre... Empereur des steppes et de la mer !... Ville à la mesure du ciel !... Ciel de glace infini miroir... Maisons à leur perte... Vieilles, géantes, ridées, perclues, croulantes. D’un géant passé... farci de rats... Et puis cette horde à ramper, discontinue, le long des rues... poissante aux trottoirs... rampe encore... glue le long des vitrines... faces de glaviots... l’énorme, visqueux, marmotteux, grouillement des misérables... au rebord des ordures... Un cauchemar traqué qui s’éparpille comme il peut... De toutes les crevasses il en suinte... l’énorme langue d’Asie lampante au long des égouts... englue tous les ruisseaux, les porches, les coopératives. C’est l’effrayante lavette éperdue de Tatiana Famine... Miss Russie... Géante... grande comme toutes les steppes, grande comme le sixième du monde... et qui l’agonise... C’est pas une erreur... Je voudrais vous faire comprendre, de plus près, ces choses encore... avec des mots moins fantastiques... Imaginez un petit peu... quelque "Quartier" d’ampleur immense... bien dégueulasse... et tout bondé de réservistes... un formidable contingent... toute une armée de truands en abominable état... encore nippés en civil... en loques... tout accablés, guenilleux... efflanqués... qu’auraient passé dix ans dans le dur... sous les banquettes à bouffer du détritus... avant de parvenir... qu’arriveraient à la fin de leur vie... tout éberlués... d’un autre monde... qu’attendraient qu’on les équipe... en bricolant des petites corvées... de ci... de là... Une immense déroute en suspens... Une catastrophe qui végète. Peut-être faut-il à présent, à ce moment du récit, que j’éclaire un peu ma lanterne... que je vous raconte en détail ce qui s’est passé... Nathalie, ma guide-policière, proposait les distractions... Certain tantôt, elle me dit : – Si nous allions jusqu’aux Iles ?... (Leur Pré-Catelan). Un très joli match de tennis doit avoir lieu... Elle était fervente de tennis, Nathalie, je voulais lui faire plaisir. – C’est entendu... Nous voilà partis... C’était pas extrêmement près les Îles en question. Une petite heure en auto... à cause des encombrements. Tous les sportifs de Leningrad, toutes les familles de "commissaires" au grand complet, plein les gradins... Et papoti... et papota... Il s’agissait d’un tournoi entre Cochet et Koudriach, leur champion. Déjà fin août, je vous assure qu’on la grelotte à Leningrad. Le vent de la Baltique est sévère, je vous l’affirme... Comme babillage aux alentours, ces demoiselles des "bonnes familles", elles avaient de ces caquets !... Pas du tout le public de la rue... Je ne dirai pas des élégantes... mais déjà du vrai confort... des jolies chaussures... (Au moins 1.500 francs la paire), l’élite en somme... la bourgeoisie... Je me suis fait traduire les conversations... une petite en short à côté... bien trapue... bien campée... bien appétissante... elle racontait ses vacances... "Ah ! Quel voyage, ma chère amie, ah ! Si tu avais vu papa ! Il était furieux, imagine !... Nous n’irons plus sur la Volga !... Un peuple !... cette année !... Tu n’as pas idée, les bateaux chargés ! à faire naufrage ! À couler tous !... Rien que des laboureurs !... mon amie !... Ah ! Quel peuple affreux !..." (Textuel). Et de dire et de s’exclamer !... La fin du match... Cochet gagnait haut la main... l’assistance tout à fait sportive sur tous les gradins... applaudissements unanimes... chaleureux... réchauffés... Nous nous replions, avec Nathalie, vers la grille du Parc... à la recherche de notre voiture... la "Packard" 1920, que je louais 300 francs l’heure. Je |
