Dimanche 23 avril 2006

La première chose qui m'est venue à l'esprit, en écoutant "OBOK" le dernier album de notre Gégé national, c'est que j'étais totalement passé à côté du précédent "Le langage oublié" ...


Certes, ce n'est pas toujours facile de rentrer dans un album de Gérard Manset. Mais là, deux ans après je suis toujours à la porte et c'est donc avec une petite inquiétude que j'ai glissé le dernier opus dans ma platine disque.



Pendant que démarrait "L'enfant soldat", deux bonnes nouvelles s'offraient à moi.


Premièrement, une dédicace du livret de l'édition limitée  nous apprenait que Manset n'est pas l'ours qu'on nous a tant décrit. Il aime ses fans et le leur prouve à travers ces quelques mots : " Ces neuf alternatives à Obok sont destinées tout particulièrement aux fidèles d'entre les fidèles. Merci à ceux qui sont présents depuis "Animal on est mal" en passant par "Orion", "Y'a une route"..."

Merci Gégé, ceci me va droit au coeur. Pour la peine je viendrais te voir en concert la prochaine fois... (pour être tout à fait honnête, je n'étais pas né lors de la sortie d"'Animal on est mal", mais je me suis bien rattrapé depuis.)





Deuxièmement, cette même dédicace, nous annonce donc neuf alternatives, qui sont des textes explicatifs sur chacune des chansons de l'album. Et là, forcément, on ne peut se retenir de crier "Chouette !" (oui, parfois je suis assez expansif) enfin quelques explications ! Il faut dire à tous ceux qui ne sont pas familiers des textes du Gégé, qu'ils sont parfois brumeux voir peu explicites ("Camion bâché" ça parle bien du Paris-Dakar ?? Non ??).



Me voilà donc à chaque morceau en train de décortiquer d'un oeil leste le commentaire de chacun des textes que mon oreille, forcément devenue inattentive, tente d'appréhender (Si vous êtes comme moi et que vous ne savez pas faire deux choses en même temps, je vous conseille plutôt d'écouter d'abord et de lire ensuite, on y gagne certainement beaucoup !). Et là, se fut parfois une cruelle déception !


Prenons par exemple mon morceau préféré à la première écoute

"Ne les réveillez pas".

"Ne les réveillez pas

Ils sont dans leur sommeil

Comme de petits oeufs

Comme de jeunes abeilles

De simples arbrisseaux

Poussant près des fontaines

D'où naissent toutes les eaux

Toutes les rivières idem

Ne les réveillez pas

Ils sont dans leur sommeil

Un ongle de Mica"....



A première vue, difficile de savoir de quoi ça parle. Que faut-il donc laisser dormir et ne surtout pas réveiller ? Les fascistes, les staliniens, les supporters du PSG ? A coup sûr, c'est quelque chose de grave mais quoi ?

Gégé lui même nous donne la réponse :


"On était tous pompettes ; un peu... Cela se passait chez Fabien. Appartement en haut de la rue St Jacques. Fallait remonter Maubert. (...) Ce soir là j'étais reparti le dernier. dans le vestibule je devais chercher ma veste et mon écharpe (...) Réjane m'avait fait signe. C'était près de la cuisine, une petite pièce en recoin. (...) Elle a ouvert cette porte, a allumé.


Très bref.


J'ai eu le temps d'imprimer, de constater... Une sorte de cube fermé, de surface d'à peine six mètres carrés ou le petit frère et la petite soeur dormaient en chiots, affalés dans leur songe, tétine, pour l'un, couverture de doudoune pour l'autre. (...)

J'étais sonné.

Époustouflant, cette intrusion d'une brève seconde au paradis des songes.(...)

Je me suis retrouvé sur le boulevard. On ne sait comment les choses se passent, comment le miracle revient pour titiller... C'est dans le taxi que la phrase m'est venue, j'ai demandé un stylo... A peine rentré, crevé et incrédule, j'ai aligné les vingt-cinq lignes : dans la chambre lilas... ne les réveillez pas... "





Gégé... Non... Mon Gégé...


Me dis pas que "Camion bâché" ça parle vraiment du Paris-Dakar ?

 

Dimanche 16 avril 2006


D'après l'article L123-1 du Code de la propriété intellectuelle, « L'auteur jouit, sa vie durant, du droit exclusif d'exploiter son œuvre sous quelque forme que ce soit et d'en tirer un profit pécuniaire. Au décès de l'auteur, ce droit persiste au bénéfice de ses ayants droit pendant l'année civile en cours et les soixante-dix années qui suivent. »


Il nous reste donc 25 ans à attendre pour voir les pamphlets de Céline publiés de nouveau dans leurs intégralités ...



En effet, à l'exception de "Mea culpa" (texte anti-communiste donc moins sensible), Louis Ferdinand Céline s'est toujours opposé à leur réédition et ses ayants droits ont depuis lors, respecté cette volonté. Bien sûr, tous ces ouvrages sont trouvables à prix d'or sur le net ou dans des librairies spécialisées. Autant je peux comprendre la volonté de l'écrivain de ne pas en rajouter dans le scandale, mais 45 ans après sa mort...



LOUIS FERDINAND CELINE

 

 

 

"J'ai interdit la réédition des pamphlets et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à l'étranger.
Ces pamphlets ont existé dans un certain contexte historique, à une époque particulière, et ne nous ont apporté à Louis et à moi que du malheur. Ils n'ont de nos jours plus de raison d'être.
Encore maintenant, de par justement leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j'ai, à tout prix, voulu éviter.
J'ai conscience à long terme de mon impuissance et je sais que, tôt ou tard, ils vont resurgir en toute légalité, mais je ne serai plus là et ça ne dépendra plus de ma volonté."


Lucette Destouche
s

 




Céline n'a quant à lui jamais renié ses pamphlets ni ses tendances antisémites :



"Albert Zbinden : "Disons le mot, vous avez été antisémite."



L.F. Céline : "Exactement. Dans la mesure où je supposais que les sémites nous poussaient dans la guerre. Sans ça je n'ai évidemment rien - je ne me trouve nulle part en conflit avec les sémites ; il n'y a pas de raison. Mais autant qu'ils constituaient une secte, comme les Templiers, ou les Jansénistes, j'étais aussi formel que Louis XIV. Il avait des raisons pour révoquer l'édit de Nantes, et Louis XV pour chasser les Jésuites... Alors voilà, n'est-ce pas : je me suis pris pour Louis XV ou pour Louis XIV, c'est évidemment une erreur profonde. Alors que je n'avais qu'à rester ce que je suis et tout simplement me taire. Là j'ai péché par orgueil, je l'avoue, par vanité, par bêtise. Je n'avais qu'à me taire... Ce sont des problèmes qui me dépassaient beaucoup. Je suis né à l'époque où on parlait encore de l'affaire Dreyfus. Tout ça c'est une vraie bêtise dont je fais les frais."


Entretien avec Albert Zbinden, 1957




Moi qui suis fan de Céline depuis la première heure, j'ai toujours pensé que l'on avait beaucoup fantasmé sur ses écrits antisémites (qu'au demeurant à peu près personne n'a jamais lu). Que Céline soit fasciste, anti-communiste, antisémite, anti-bourgeois, anti-tout-ce-que-vous-voudrez, cela ma toujours paru évident. Globalement, il n'aime pas l'humanité et peu de personnages trouvent grâce à ses yeux dans ses romans. Je pensais donc qu'il n'aimait pas les juifs plus par habitude vicérale de détester à peu près tout, que par conviction profondémement réfléchi... J'étais loin du compte. Quelle invraissemblable logorrhée délétère ! Quelle incompréhensible haine ! Quel incroyable aveuglement...



"Ce sont les esprits pervers qui rendent la vie insupportable. Ils trouvent des intentions partout. Moi je me sens devenir si pervers que ça me tourne en folie raciste. Et pas qu’un petit peu ! Raciste 100 pour 100 ! autant que communiste, sans les Juifs ! À l’heure où nous sommes, dans les circonstances si tragiques, l’indifférence n’est plus de mise. Il faut choisir, il faut opter pour un genre de perversion, ça suffit plus de se dire méchant, il faut avoir une foi terrible, une intolérance atroce, y a pas beaucoup de choix, c’est l’aryenne ou la maçonnique, juive ou anti-juive. Ça va nous donner vingt ans de rigolade. Je ressens, tellement je suis drôle, des choses encore bien plus perverses. Des véritablessadismes. Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien raison d’être si racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. Je trouve que nos vrais ennemis c’est les Juifs et les francs-maçons. Que la guerre qui vient c’est la guerre des Juifs et des francs-maçons, que c’est pas du tout la nôtre. Que c’est un crime qu’on nous oblige à porter les armes contre des personnes de notre race, qui nous demandent rien, que c’est juste pour faire plaisir aux détrousseurs du ghetto. Que c’est bien la dégringolade au dernier cran de dégueulasserie."


extrait de "L'ÉCOLE DES CADAVRES"

LOUIS FERDINAND CÉLINE

 


Bref, j'ai tout de même été assez surpris...


 
Je pense donc qu'il est temps, aujourd'hui, de laisser chacun seul juge du contenu de ces pamphlets.


Voici donc le texte intégral en ligne de...


Mea Culpa (1936)

Bagatelles pour un massacre (1937)

L'École des cadavres (1938)

Les beaux draps (1941)

A l'agité du bocal (1948)


Dimanche 16 avril 2006

Faut pas que je pleurniche, y avait du plaisir dans mon rôle... des compensations... quand elles étaient belles les clientes... assises... froufroutantes... je prenais des jetons terribles, je regardais les jambes. Je m’hypnotisais... Ah ! Le moulé des cuisses... Ah ! Ce que je me suis bien branlé... Ah ! Ces divines poignes ! Ah ! Ça je peux bien l’avouer sur toutes les Reines de l’époque je me suis taillé des rassis... tout debout, dans l’arrière-boutique, en faction pour Mr. Corème. J’ai eu une belle puberté, des rages de cul fantastiques. Ça m’empêchait pas d’être honnête et d’une vigilance impeccable... Pour toute cette confiance, cet alpinisme aux livraisons, cette lynxerie préventive et puis le ménage de la boutique (ouverture et fermeture avec le garçon), je gagnais 55 francs par mois... Avec les pourliches, j’arrivais très bien – sauf pour les tatanes où j’avais du mal... à cause surtout du Mont-Boron... des pentes de cailloux terribles... que je m’arrachais toutes les semelles... Elles me faisaient pas 15 jours, mes chaussures, tellement je poulopais... Mr. Ben Corème a compris, à la fin c’est lui qui me faisait ressemeler.

Nous avions dans la clientèle un grand personnage merveilleux, pas voleur du tout celui-là, au contraire, un vrai prodigue, le propre oncle du Tzar, le Très Grand Duc Nicolas Nicolaievitch. Il est facile à se souvenir, ne serait-ce que par la taille... il faisait au moins deux mètres. C’est lui, cet immense, qu’a perdu la guerre en définitive et les armées russes. Ah ! J’aurais pu leur annoncer déjà en 1910 qu’il allait tout perdre... Il savait jamais ce qu’il voulait... Un tantôt, comme ça, il est entré dans la boutique... il était pressé, il fallait qu’il se baisse pour franchir la porte, le cadre. Il se cogne... Il était pas content... Il s’assoit. Il se tâte...

– Dites donc, qu’il fait, Ben Corème, je voudrais un cadeau pour une dame. Il me faut un bracelet...

Vite on lui amène les objets... des plateaux entiers... y en avait pour des fortunes... C’était pas du toc chez Corème... Il regarde... il regarde, Grand Nicolas... Il trifouille... il examine... Il pouvait pas se décider... Il se relève, il relève ses deux mètres... Il va pour sortir... "Au revoir" ! Bing !... Il se recogne dans le haut de la porte... Ça le fait rebondir à l’intérieur... Il s’assiste... Il se retâte le crâne. Il avait mal...

– Ah ! Tenez, donnez-moi tout ça Corème !...

A pleines poignes, alors, il fauche tous les bracelets sur la table... Il s’en remplit son pardessus... plein ses poches...

– Là !... qu’il fait... Maintenant montrez-moi les porte-cigarettes ! On lui passe tout le choix sous les yeux... Il reste abruti devant un moment... toutes les boîtes en or... les "serties" diamants... après il les ouvre toutes... il les referme sec... il s’amuse à les faire claquer... Ploc !... Plac !... Ploc !... Plac !... Ploc !... Puis ça l’agace.. Il rafle tout l’assortiment... deux... trois douzaines... Il force le tout dans ses poches en plus des bracelets... Il se lève... Il se dirige vers la porte... "Sire ! Sire ! Attention ! la tête !...". Ben Corème il a bondi... Le Grand Duc s’incline... avec le sourire... il passe... Mais là, sur le seuil, il se ravise... il pivote... brusquement demi-tour... Il va rentrer dans la boutique... Bamm !... il se refout un grand coup dans le chambranle ! Il se tient la tête à deux mains... Il recule...

– Corème ! Corème !... Vous enverrez votre note à Saint-Pétersbourg ! À mon neveu... Il choisira là-bas... lui !... là bas !... Ça vaudra mieux !... Ça vaudra beaucoup mieux !...

Voilà du caprice !... Nathalie... Voilà de l’authentique caprice !... ou alors je m’y connais plus... Il faut retenir, Nathalie, ce bon exemple de caprice...

Pauvre Nicolas Nicolaievitch, les caprices continuent toujours pour ce qui concerne sa mémoire...

Par l’effet des circonstances, son grand Palais sur la Néva, il est devenu depuis 18 "L’Institut pour le Cerveau", l’Etude des Phénomènes Psychiques.

C’est fortuit, mais ça tombe pile.

– Tu vois comme la vie passe drôlement... et comme le monde est petit, même pour le grand Nicolas Nicolaievitch, qui n’avait pas lui, de tête du tout...

Ça la faisait rire Nathalie... cette petite histoire, mais modérément, elle croyait que j’allais recommencer, comme pour Tsarkoi-Selo... me repayer une crise... Elle me trouvait retors.

Cela suffit au fond ces trois mots qu’on répète : le temps passe... cela suffit à tout...

Il n’échappe rien au temps... que quelques petits échos... de plus en plus sourds... de plus en plus rares... Quelle importance ?...

Il m’est parvenu quelques lettres de Russie... de Nathalie... Je ne réponds jamais aux lettres... Un long silence... et puis un dernier petit message...

Cher Monsieur Céline,

Ne me croyez pas morte, ni disparue... J’étais bien malade seulement pendant ces mois et je ne pouvais pas vous écrire. C’est passé ! Je suis guérie, seulement je ne suis pas si forte qu’autrefois... L’hiver est fini, c’est le printemps chez nous aussi, avec le soleil que j’attendais... avec tant d’impatience. Mais je me sens encore très faible et un peu triste. Vous n’écrivez plus... Est-ce que vous m’avez oubliée déjà ?... Nous avons des visiteurs de chez vous maintenant à Leningrad et nous en attendons beaucoup pour les fêtes de juin. Allez-vous venir aussi un jour ?... Ce sera ravissant. Je voudrais bien avoir des nouvelles de vous et je vous donne l’adresse de ma maison.

Mes meilleurs sentiments.

Nathalie.

Et puis voilà...

Tout doucement, ils deviendront tous fantômes... et tous... et  tous... et Yubelblat et Borokrom... et la Grand’mère... et Nathalie... tout à fait comme Elisabeth... l’autre Impératrice... comme le Nicolas Nicolaievitch qu’avait tant de mal à choisir... comme Borodine... comme Jacob Schiff... qu’était si riche et si puissant... comme toute "l’Intelligence Service"... et "l’Institut du Cerveau"... comme mes chaussures au Mont Boron... tout ça partira fantôme... loûû !... loûûû !... On les verra sur les landes... Et ce sera bien fait pour eux... Ils seront plus heureux, bien plus heureux, dans le vent... dans les plis de l’ombre... vloûûû... vloûûû... dansant en rond... Je ne veux plus partir nulle part... Les navires sont pleins de fantômes... vers l’Irlande... ou vers la Russie... Je me méfie des fantômes... Ils sont partout... Je ne veux plus voyager... c’est trop dangereux... Je veux rester ici pour voir... tout voir... Je veux passer fantôme ici, dans mon trou... dans ma tanière... Je leur ferai à tous... Hou ! rouh !... Hou !... rouh !... Ils crèveront de peur... Ils m’ont assez emmerdé du temps que j’étais vivant... Ça sera bien mon tour...

Et puis ce ballet ?... Il était prêt... J’en étais assez content... Toujours à propos de fantômes... Je le destinais à Leningrad... Et puis voilà !... Les circonstances... dommage... tant pis !... Je vais vous lire le début de ce long divertissement... une bagatelle ! Tout ?... Je vous ennuierais... Est-ce une épopée bien plausible ?... une intention très pondérable ?... Non !... Un petit sursaut simplement entre la mort et l’existence... exactement à notre mesure... voici qui danse exactement entre la mort et l’existence... cela distrait... vous emporte !... Vous me suivez ?... Un peu de lumière et d’accord... Le Rêve nous emporte... Mais la Musique ?... Ah ! Voici toute mon angoisse... Je retombe tout empêtré !... Musique !... ailes de la Danse ! Hors la musique tout croule et rampe... Musique édifice du Rêve !... Je suis encore une fois frit... Si vous entendiez causer, par hasard, dans vos relations... d’un musicien assez fragile... qui ne demande qu’à bien faire... Je vous prie... un petit signe... Je lui ferai des conditions... entre la mort et l’existence... une situation légère... Nous pourrons sûrement nous entendre...

VAN BAGADEN

Grand Ballet Mime et quelques paroles

Ces événements se déroulent à Anvers, aux environs de 1830. La scène représente l’intérieur d’un hangar immense. Tout un peuple de portefaix, dockers, douaniers, s’affairent, colportent, transbordent, dépiautent, éventrent... colis... tissus... soieries... coton... graines... cargos de tous ordres... Ils vont... ils viennent d’une porte vers l’autre... Dans le fond du hangar, entre cloisons... de hauts, très hauts amas de marchandises en vrac... entassées... Thé... café... épices... draperies... campèche... boiseries... bambous... cannes à sucre... Dans l’animation qui règne, la grande bousculade, l’on remarque un groupe de pimpantes ouvrières... gracieuses... mutines... au possible !... Elles passent... et reviennent... ailées... chatoyantes... coquettes... parmi ces équipes de lourds, suants, tâcherons... s’affairent... vont et reviennent... Les parfumeuses !... Elles apprêtent, versent les parfums... en flacons... avec mille délicatesses... les parfums d’Arabie... des Indes... d’Orient... Grande crainte d’être bousculées... avec leurs précieux flacons... petits cris d’émoi !... d’effroi !... froufrous ! Hument toutes  premières, les essences des flacons... délices ! Petites extases !... Elles se querellent à propos des parfums... du rangement des flacons... Elles occupent avec leurs étagères et leurs fioles... bonbonnes... leurs comptoirs... tout un côté du hangar... une volière... toujours pépiante... tout agitée... Les "cigarières" autres coquettes, occupent tout l’angle opposé... perdent aussi beaucoup de temps en menus manèges... vont, viennent... jabotent... caquettent... Tout ce petit monde évolue entre les "corvées" de dockers... qui vont et reviennent des navires... Lente procession de "forts", chargés à rompre de très lourds fardeaux... "Balles" énormes... troncs d’arbre... quelques porte-faix se moquent... lutinent les parfumeuses... chipent aux cigarières... au passage... plongent dans les barils pleins de "carottes"... Grand vacarme... disputes... danses... ensembles... Tohu-bohu... de l’énorme hangar... bourdonnement d’activité... de travail... de disputes... On entend aussi les rumeurs du grand port... les sirènes... les appels... les chants des hommes en corvées... des chansons de manœuvres... à haler... etc. et puis d’autres musiques... des orgues de Barbarie... des musiciens de la rue... Un nègre surgit... bondit du quai en plein hangar... petit intermède sauvage... Il s’en va comme il est venu, le nègre... d’un bond !...

L’on remarquera dès le début que l’une des parfumeuses se montre plus gracieuse, plus enjouée que toutes les autres... plus coquette que toutes... pimpante au possible... la première danseuse... Mitje. Dans un coin, dans un angle de ce hangar, un réduit... Le spectateur verra l’intérieur de cette cahute : le Bureau de l’Armateur... séparé de la cohue générale du grand hangar par un énorme paravent. Dans le réduit, l’armateur Van Bagaden... ratatiné au possible... au fond d’un formidable fauteuil, très desséché, podagre et quinteux... Van Bagaden ! Il ne peut plus bouger de son fauteuil... remuer à peine... Il ne quitte plus jamais son fauteuil, ce réduit... C’est là qu’il vit, sacre, jure, peste, dort, menace, mange, crache jaune, et garde tout son or... l’or qui lui arrive par cent bateaux... Armateur sur toutes les mers du monde !... Ainsi nous voyons Van Bagaden, tyran des mers et des navigateurs, dans son antre. Il porte autour de la tête un grand turban noir qui le protège des courants d’air... Il est emmitouflé de laines épaisses. La tête seule émerge de tous ces pansements... Il n’arrête pas de sacrer, jurer, vitupérer son commis, le malheureux Peter... Celui-ci, toujours auprès de lui, haut perché sur son tabouret de  comptable, n’arrête pas d’aligner des chiffres... d’additionner... d’énormes registres... Tout le pupitre est encombré par ces registres monstrueux... Le très vieux Van Bagaden, enrage, menace, momie coriace, maudit ! Peter, à son gré, ne va jamais assez vite... dans ses comptes... Van Bagaden, de sa grosse canne, frappe le plancher... Il se trémousse dans son fauteuil... Il n’arrête jamais... Peter sursaute à chaque coup de canne... Le bruit du vacarme, le tohu-bohu du hangar... Van Bagaden en est excédé... Ses ouvriers s’amusent donc au lieu de travailler !... Il entend les fillettes, les rires des ouvrières, les joyeuses clameurs. Il n’a donc plus d’autorité ! Il est trop vieux !... Toutes ces petites canailles le narguent ! Lui échappent !... Il ne peut plus se faire obéir ! Damnation !... Il veut s’extirper de son fauteuil !... Il retombe... Et chaque fois qu’il cogne, en colère, le plancher... avec sa terrible canne... les petites ouvrières, loin de s’émouvoir, et les gars aux corvées, tout ce peuple en labeur, se moque et scande ! À la cadence ! De la canne !... Désespoir du vieux Van Bagaden défié !... ridicule !... (Les souris dansent, le vieux chat ne peut plus bouger...) Les petites parfumeuses, espiègles, viennent jeter un regard au paravent... et puis s’enfuient, toutes boudeuses... surtout la coquette Mitje, la plus vivace, la plus friponne... de tout cet essaim effronté... Peter, le commis fidèle, est lui amarré à ses énormes registres par une chaîne... et puis retenu encore à son tabouret par une solide ferrure... Peter est le souffre-douleur du terrible vieux tyran Bagaden... Il sursaute, Peter, de terreur, avec son tabouret... chaque fois que la canne du vieux cogne le plancher. Il recommence encore une fois toutes ses additions...

Un capitaine au long cours pénètre dans le hangar, fend, traverse les groupes... Il vient avertir le vieux Bagaden...

A l’oreille, il lui murmure quelques mots... Le vieux Bagaden, cogne... recogne... le plancher à toute volée... Peter sursaute... Bagaden passe à Peter une petite clef... Peter ouvre le cadenas de son entrave. Il peut descendre de son tabouret... Il sort du hangar avec le capitaine...

Grand intérêt dans le hangar... Grand émoi... Grand bavardage... Commentaires... On attend...

Au bout d’un moment Peter revient, traînant derrière lui dans un lourd filet, captive dans ce filet, une énorme masse... un entassement prodigieux de perles... un formidable sautoir... un bijou fantastique... tout en perles... chacune grosse comme une orange...  Peter refuse qu’on l’aide à traîner ce magnifique fardeau jusqu’aux pieds de son maître Van Bagaden... La danse est interrompue... Toute la foule dans le hangar... manœuvres, marins, ouvriers, ouvrières... commentent admirativement l’arrivée de ce nouveau trésor. Van Bagaden, ne sourcille pas. Il fait déplacer un peu son fauteuil... Il fait ouvrir à Peter le coffre très profond qui se trouve juste derrière lui. Peter referme avec beaucoup de précautions, dans cette petite caverne, l’extraordinaire joyau... et puis regrimpe sur son tabouret, refixe la chaîne autour de sa cheville... ferme le cadenas, remet la petite clef à Van Bagaden, recommence ses additions... Et le travail reprend partout... Un moment passe... et puis un autre capitaine revient... chuchoter une autre nouvelle à l’oreille du vieux Van Bagaden... Exactement tout le même manège recommence. Peter revient cette fois chargé de coffrets et de besaces... d’autres joyaux, doublons... pierres précieuses... rubis... émeraudes géantes... Tout ceci encore est enfermé à triple tour, même cérémonie, derrière le vieux Bagaden...

Interrompu un petit moment... tout le trafic du hangar, le colportage des lourds fardeaux... reprend endiablé...

Sur le quai... du lointain... nous parviennent, à présent, les échos d’une fanfare très martiale... fanfare qui se rapproche... elle passe. On la voit passer devant la grande porte... grande ouverte... Dans le fond... soldats... bourgeois... matelots... en franche bordée... Gais lurons... ivrognes... une foule en pleine effervescence... joyeuse... déchaînée... Immenses drapeaux flottants qui passent... au-dessus de la foule... Bannières imagées... et puis un "saint" tout minuscule sur un palanquin... et puis d’immenses géants tout en carton... emportés par la foule... en goguette !... Le vieux Bagaden, cloué dans son réduit... peste... enrage... contre toute cette nouvelle bacchanale, ce tintamarre... qui déferle !...

Quelle rage de se divertir possède donc tout le monde !... Van Bagaden, lui, ne s’est jamais amusé !... La joie lui fait horreur et les grossières farandoles de cette canaille plus que tout le reste !... Il se soulève un peu de son fauteuil, au prix de quels efforts !... quelles souffrances !... de quelle agonie !... Enfin il aperçoit un peu... Quelle horreur ! Tous ces fantoches en délire... Il dépêche vite Peter... vers cette nouvelle cohue !... Cette sarabande insultante !... "Rappelle au labeur, tout de suite... à l’ordre ! Toute cette crapule !... Prends ma canne ! Donc ! Peter !... bâtonne !... assomme-moi tous ces voyous !... Qu’on m’obéisse !"...

 Mais la fête à présent monte... enfle... submerge tout le quai... tout l’espace !... tous les échos !...

Le pauvre Peter, tout éperdu, avec son bâton, se démène tout seul contre toute cette foule... contre toute cette joie, cette folie... l’immense farandole..........

 

FIN

 


LES AUTRES PAMPHLETS DE CELINE SONT ICI



PENSÉE DU JOUR

"C'est sur ce quai-là, au 18, que mes bons parents firent de bien tristes affaires pendant l'hiver 92, ça nous remet loin. C'était un magasin de "Modes, fleurs et plumes". Y avait en tout comme modèles que trois chapeaux, dans une seule vitrine, on me l'a souvent raconté. La Seine a gelé cette année-là. Je suis né en mai. C'est moi le printemps."

LFC


Voir les pensées précédentes

PLAY LIST

 

Gérad MANSET

Les pamphlets de Louis Ferdinand Céline
Un homme qui dort

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