"LES BEAUX DRAPS" de LOUIS FERDINAND CÉLINE (2eme partie)

Publié le par Zoso

 

LOUIS FERDINAND CÉLINE



LES BEAUX DRAPS

2 eme partie

là-bas au Siam y a un innocent qui expire dans les culs de basses fosses à nippons !... que c’est la pitié de notre époque… la jemenfouterie du coeur humain… Il en pousse des sacrés soupirs, que toute la classe est malheureuse… Il se relance dans les démarches… Il demande audience au préfet… lui plutôt timide de nature… Il l’en-[46]gueule presque à propos de son petit coolie… qu’est là-bas tout seul et qui souffre dessous 400 millions de chinois… Il sort tout en ébullition… excédé… hurlant aux couloirs… ça lui fait un drôle de scandale.
Je l’ai rencontré, c’était en Mai, au coin de la rue de Lille et de Grenelle, il ressortait encore d’une démarche auprès de l’Ambassade des Soviets, toujours à propos de son nippon… Il avait tapé pour venir, pour faire les soixante pélos, deux commerçants de son village. Savoir comment ça finirait ! où l’emporterait sa passion !... On peut pas dire qu’il est juif, Bergougnot Jules il s’appelle, sa mère Marie Mercadier. Je les connais depuis toujours. Il est en confiance avec moi. Je peux en avoir avec lui. C’est un honnête homme.
— Dis donc, que je lui dis, un peu Jules… Tu veux pas me rendre un service ?...
— Ça dépend qu’il me fait… Je me méfie !... Avec les gens que tu fréquentes !... Enfin ça va, dis toujours…
— C’est pour Trémoussel qu’est mouillé… Tu sais ? “la Glotte” ? Il s’est fait faire… Il est pas bien avec les flics… Il a manifesté à Stains… Il a cassé un réverbère…
— Tant pis pour lui, c’est un salaud !...
— Pourquoi tu dis ça ?
— Je le connais !... On a été grives ensemble… On a fait trois ans au 22… J’ai jamais pu l’encaisser… Il est pas parti à la guerre ?
— Non il est trépané de l’autre…
— Y en a des trépanés qui retournent…
— Oui mais pas lui, il se trouve mal, il a des crises…
— Il se trouve pas mal pour faire le con !...
— Mais c’est pour les juifs qu’il milite !... C’est pour eux qui s’est fait poirer, c’est pour l’assassin de l’ambassade…
— Ça fait rien c’est une vache quand même !...
— Pourquoi que tu lui en veux comme ça ?... C’est bien la première fois, dis, Jules que je te vois haineux pareillement… et quelqu’un qu’est dans tes idées… qui souffre aussi pour la cause…
— C’est vrai dis donc t’as raison… Je peux pas le blairer le Trémoussel !... On était camarades de lit… C’est [47] pas un méchant garçon… mais il a quelque chose d’impossible…
Jules il est foncièrement honnête et consciencieux et tout scrupules… ça le chiffonnait ma remarque…
Il fit encore un effort.
— Eh bien tu vois au fond je vais te dire… Trémoussel je le connais bien !... ça doit être ça qui m’empêche… J’ai vécu trois ans côte à côte… les autres je les ai jamais regardés… je les connais pas pour ainsi dire… Et puis, tiens, je vais te dire toi grande gueule ! maintenant que je te regarde un petit peu… T’es pas beau ma saloperie ! T’es encore plus infect que l’autre… Ah ! Dis donc taille que je te revoie plus !... J’ai des relations moi tu sais !... Je te la ferai remuer, moi, ta sale fraise !...
Je voulais pas envenimer les choses… Je voulais pas d’esclandres dans la rue… surtout à ce moment-là… Je suis parti par la rue du Bac… Il a pris le faubourg Saint-Germain… Je l’ai jamais revu Jules… C’était un parfait honnête homme, il se dépensait sans compter. Il se donnait un mal, un souci ! Jamais vu pareil apôtre pour les choses qui le regardaient pas. C’était pas la gloire des honneurs, ça l’avait pas intoxiqué, même pas officier de la rosette.
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Sans armes, sans avions, sans mitraille, à coups de pieds au cul, coups de poing dans la gueule, ça se serait déroulé la même chose, la même tatouille, la même déroute, même catastrophe.
Les nations ne vont pas mourir parce que les hommes d’État sont nuls, leurs gouvernements trop cupides, trop ivrognes ou trop pédérastes, tout ceci est sans importance, leurs ministres trop prétentieux, leurs ambassadeurs trop bavards, qu’elles-mêmes, ces nations capricieuses, sont devenues trop arrogantes, sursaturées de richesses, écrasées par leurs industries, trop luxueuses ou trop agricoles, trop simplettes, ou trop compliquées. Tout ceci est sans gravité, vétilles passagères, simples faits divers de l’Histoire. Les matières premières essentielles font-elles défaut à l’industrie ? Les usines tournent-elles ralenties ?... Voici déjà les choses sérieuses, mais qui peuvent encore s’arranger. Voyez l’Allemagne.
Et les désastres militaires ? Les occupations par l’ennemi ? qu’en dites-vous bel intrépide ? Aucune importance. Une nation prolifique, ardente, se relève admirablement des plus grands torchons militaires, des plus cruelles occupations, mais seulement à une condition, cette condition très essentielle, mystique, celle d’être demeuré fidèle à travers victoires et revers aux mêmes groupes, à la même ethnie, au même sang, aux mêmes souches raciales, non abâtardies, celles qui la firent triompher, souveraine, aux temps d’épreuves et de conquêtes, de s’être malgré tout préservée des fornications de basses [49] races, de la pollution juive surtout, berbère, afro-levantine, des pourrisseurs-nés de l’Europe.
A-t-elle succombé aux philtres, versé aux racailles de partout ? De ce moment plus de salut, tout pays contaminé juif dégénère, languit et s’effondre, la guerre ne le tue pas, l’achève.
L’essentiel est fait, le Burg que l’on prenait au loin, par illusion, supercherie, pour redoutable citadelle, ne tenait qu’à forts de carton, enclose populace de fous, braillant brelan d’énergumènes, furieux à carcans, tout gâteux, perdus de discours et de vin, acharnés après leurs décombres, voués à la mort, à s’étriper tous.
La foudre a frappé cette horreur, toute débâcle est un coup de grâce.
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Mais voici 37 millions d’êtres qui se trouvent là cons ébaubis, la tourmente passée, dépareillés, envieux, sournois, n’ayant pas une idée commune, sinon quelque morne aversion les uns pour les autres, plats anarchistes resquilleurs, miteux et fades, chacun pour soi, un contre tous, et si c’est possible tous contre un. Décomposition du cadavre. Que peut-on faire de cette engeance ? Cet énorme amas de loques ? Déporter tout ça vers l’Oural ? Remettre tout ça d’autor en bottes, puants lots, en fourgons-prolonges, leur faire dégueuler leur connerie là-bas au tapin sous la trique, les faire repousser tant bien que mal, en dispositions plus gentilles, à mille et milles verstes de chez eux ?
Ça pourrait peut-être arriver… C’est peut-être pas si impossible… Peut-être plus tôt qu’on le pense…
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Le Bourgeois, lui, il s’en fout, ce qu’il veut c’est garder son pognon, ses “Royal Dutch”, ses privilèges, sa situation et la Loge où il se fait de belles relations, celles qui vous relient au Ministère. En définitif il est juif puisque c’est le juif qui tient les ors, qu’a le plus beau Veau dans son Temple. C’est des choses qui se discutent même pas !... qui vont d’elles-mêmes une fois pour toutes !... Et peutt ! peutt !... Le seul vrai regret du bourgeois c’est de pas être né juif, juif tout à fait, depuis toujours, papa maman. La vraie noblesse de notre époque. Il l’imite en tout et pour tout, mêmes opinions, mêmes engouements, mêmes vedettes, mêmes répulsions, mêmes morues, mêmes zibelines. Il file le youtre train comme il peut, Ben Pourceaugnac.
Seulement le juif il a plusieurs cordes, il est Trotsky et puis Rothschild, les deux en même temps à la fois… Il a un blase pour toutes les sauces. C’est là qu’il va baiser le bourgeois.
Samuel Bernard et puis Sanson ! D’abord “peutt ! peutt !” et puis grand “Pffuitt !” Ah ! Ah ! Voici la devinette !
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L’ouvrier il s’en fout d’être aryen pur ! métis ou bistre ! de descendre de Goths ou d’Arthur ! pourvu que son ventre ne fasse pas de plis ! Et précisément ça se dessine… Il a d’autres chats à fouetter ! Qu’est-ce que ça peut bien lui faire d’être de sang pur ou de mélange ? Pourquoi pas marquis de Priola ? duchesse des Gonesses ? Tout ça des histoires de boches, des trucs pour emmerder les juifs, les razzier, secouer leur pognon. C’est des vengeances de l’Hitler qu’a pas pu dominer le monde, bien emmerdé. Y a des petits juifs bien sympathiques, et des Français des vaches finies, des lots écoeurants. C’est pas du tout une question de race. C’est une question de classe. Tout le monde sait ça… Le juif est l’ami de l’ouvrier, démocrate, ami du progrès, partisan de l’instruction publique, du suffrage des femmes. C’est ça qui compte !
C’est autre chose que du cagoulard. Un ami de la liberté ! c’est un persécuté le juif, un homme qui souffre pour sa religion ! Une victime des dictatures ! Les juifs responsables de la guerre ? Voilà encore une autre salade ! Une invention du Capital pour disculper les vrais coupables, les hommes de la cinquième colonne. Les vrais coupables c’est Hitler et puis Wendel, peut-être Dreyfus (et encore pour lui c’est à voir), d’accord et d’accord tous les trois (les gros ne se mangent pas), avec Churchill et Franco [53] pour étrangler le prolétariat, lui reprendre ses conquêtes de 36, sa dignité par les week-ends, sa Simca 12 et son bois de rose.
C’est ça pour lui la guerre du monde à Prolétaire 41, c’est pour ça qu’il crève, qu’il la saute. On lui changera pas son idée avec des fifres et des sourires. La question du jour et de l’avenir. Il a la vérité dans le tronc, il en changera plus.
Tout le reste c’est que de la manigance, des embrouillaminis de fausses vaches, de mecs payés par les dudules et par conséquent par les riches pour déconfire, noyer le poisson, pour endormir le damné de la Terre.
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Oh ! la ! la ! comme c’est délicat, comme c’est ardu, pénible et tout d’aborder des sujets semblables ! Voici par exemple une personne… Elle a par exemple la vérole, vous pouvez vous dire : Oh ! ça va !... c’est un malade pas très commode… Je vais lui soigner ses petits boutons avec une pommade anodine… quelques petites dragées jaunes ou rouges… il sera bien content… Je lui parlerai pas de la grande chose… ça me fera un client satisfait, qui dira du bien de moi partout… Je l’entreprendrai pas par piqûres… Sûrement il me fera des malaises… il aura les dents déchaussées… il dégueulera dans l’escalier… il défaillera peut-être en syncope… voyez-vous ça dans mon fauteuil ? que je soye obligé de le cacher… à la trois… quatrième ampoule ? de l’enfermer un peu dans l’armoire… qu’il me fasse finir comme Bougnat… on sait jamais dans l’existence… la malveillance est partout… On s’affole et puis c’est l’horreur… le drame commence, le Grand Guignol… Faut pas voir trop au fond les choses… pas trop curieux ! C’est la bonne règle « curiosity kills the cat » comme dirait de Gaulle… Mais retournons à notre malade… Si nous lui faisions une ponction pour voir un petit peu ses méninges… Si son liquide est pas troublé… ce que dit un petit peu sa cervelle… Oh ! la ! la ! Gardez-vous-en bien !... Du coup vous êtes mûr pour l’enfer !... Vous [55] savez pas où aller ! Dans vingt ans… trente ans… davantage ! Il reviendra vous voir ce monsieur… hanter vos nuits de songes atroces… l’ai-je tué ou l’ai-je pas ?... tellement il vous aura maudit… Il sera votre vampire dans la retraite que vous aurez si bien gagnée, vous le scrupule en personne… d’y avoir un petit peu remué comme ça son liquide rachidien… Ah ! ne remuez donc rien du tout ! même pour l’amour de Dieu sincère ! Pour le dévouement aux perclus ! vous vous ferez emmerder à mort !
Restez tranquille ! Soignez bénin… des petites pilules qui froissent personne… Laissez la vérole où elle est. Elle vous demande rien. Elle se trouve bien dans la profondeur. Bercez-là de vos bonnes paroles. C’est pas de la médecine qu’on vous demande, c’est de la magie. Attaquez jamais l’essentiel on vous en sera bien reconnaissant, ému, très touché pour toujours. Le bonheur c’est parler de rien, de laisser crever les pourris, à l’heure et au jour du Destin, de pas s’occuper de la petite soeur. De faire votre cour à Tréponème avec de menues dragées blanches et des gros mensonges.
Je connais une malade distinguée elle me dit toujours quand je la rencontre… que je la sermonne un peu…
« Oh ! Docteur ! non !... C’est pas la peine… Je n’ai eu qu’un tout petit début… Vous le savez bien ! Je vais tout de même pas me soigner toujours pour un tout petit début de ça… Vous m’avez pris si bien à temps !... Oh ! Docteur, soyez raisonnable ! »
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Et c’est pas l’argent qui l’anime. J’en ai jamais pris à personne. Non ! c’est tout simplement la chose que ça l’ennuie d’aller à fond. Elle veut pas reconnaître le pénible. C’est ainsi et puis voilà tout. La vérité personne n’en veut.
Dans un autre genre remarquez donc, dans les discours, dans les journaux qui parlent de remonter la France, jamais ils attaquent le sujet, ils se grattent, ils se tortillent tout autour, ils se posent la main sur le coeur, ils poussent joliment le trémolo, et puis encore deux, trois coups de gueule et puis c’est marre et puis c’est tout. Ceux qui parlent vraiment mal des juifs, les terribles adversaires d’Israël, ils parlent pas de la question des classes/races, ou ils la nient [56] tout simplement, ils éludent, ils biaisent, bronchent, cavalent… Ils piquent pas, ils vantent les pilules, les onguents “Meloli-méla” qui sont souverains contre l’évidence.
Ceux qu’incantent dans le genre communiste, ils gazent beaucoup avec les youpes, ils leur font forcément des poignes, c’est leurs grands adjudicateurs. Tout ça c’est bénin, bien gentil, caboteux, effleurant, facile, bavocheries, emplâtreries, pommades, Baume Tranquille, Baume Commandeur pour les grands jours, quand on va jusqu’à la Bastille !... Que ça fait des superbes tirages ! et puis c’est marre et puis c’est tout. Qu’on va faire Hou ! Hou ! aux fantômes et puis qu’on rentre si fiers chez soi… Tout beaux joujoux pour la vérole ! La Terre tremble pas pour si peu ! Parfaites diversions bien futiles, qui tiennent le peuple bien partagé, incapable de courts-circuits… Que c’est l’assurance contre la foudre, la bénédiction des boutiques.
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La France juive et maçonnique, une fois pour toutes. Voilà ce qu’il faut se mettre dans le tronc, chers diplomates ! Les équipes sont à l’infini… À peine l’une est-elle usée… qu’une autre se dessine… de plus en plus “rapprochantes”, forcément…
C’est l’hydre aux cent vingt mille têtes !
Siegfried n’en revient pas !
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Le Peuple autrefois il avait, pour patienter, la perspective du Paradis. Ça facilitait bien les choses. Il faisait des placements en prières. Le monde tout entier reposait sur la résignation des pauvres “dixit Lamennais”. Maintenant il se résigne plus le pauvre. La religion chrétienne est morte, avec l’espérance et la foi. « Tout en ce monde et tout de suite ! ». Paradis ou pas !... Comme le bourgeois, comme le juif.
Allez gouverner un petit peu dans des conditions pareilles !... Ah ! C’est infernal ! Une horreur ! Je veux bien l’admettre.
La preuve c’est que personne y arrive plus.
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Les hommes semblent éprouver un grand effroi, absolument insupportable de se trouver un beau matin, tout seuls, absolument seuls, devant le vide. Les plus audacieux, les plus téméraires se raccrochent, malgré tout, à quelque trame usagée, bienvenue, classique, éprouvée, qui les rassure et les relie aux choses raisonnables, acceptées, à la foule des personnes convenables. On dirait que le froid les saisit. Ainsi Drumont et Gobineau se raccrochent à leur Mère l’Église, leur christianisme sacrissime, éperdument. Ils brandissent la croix face au juif, patenté suppôt des enfers, l’exorcisent à tout goupillon. Ce qu’ils reprochent surtout au youtre, avant tout, par dessus tout, c’est d’être le meurtrier de Jésus, le souilleur d’hostie, l’empêcheur de chapelets en rond… Que ces griefs tiennent peu en l’air ! La croix antidote ? quelle farce !
Comme tout cela est mal pensé, de traviole et faux, cafouilleux, pleurard, timide. L’aryen succombe en vérité de jobardise. Il a happé la religion, la Légende tramée par les juifs expressément pour sa perte, sa châtrerie, sa servitude.
Propagée aux races viriles, aux races aryennes détestées, la religion de “Pierre et Paul” fit admirablement son oeuvre, elle décatit en mendigots, en sous-hommes dès le berceau, les peuples soumis, les hordes enivrées de littéra-[60]ture christianique, lancées éperdues imbéciles, à la conquête du Saint Suaire, des hosties magiques, délaissant à jamais leurs Dieux, leurs religions exaltantes, leurs Dieux de sang, leurs Dieux de race.
Ce n’est pas tout. Crime des crimes, la religion catholique fut à travers toute notre histoire, la grande proxénète, la grande métisseuse des races nobles, la grande procureuse aux pourris (avec tous les saints sacrements), l’enragée contaminatrice.
La religion catholique fondée par douze juifs aura fièrement joué tout son rôle lorsque nous aurons disparu, sous les flots de l’énorme tourbe, du géant lupanar afro-asiate qui se prépare à l’horizon.
Ainsi la triste vérité, l’aryen n’a jamais su aimer, aduler que le dieu des autres, jamais eu de religion propre, de religion blanche.
Ce qu’il adore, son coeur, sa foi, lui furent fournis de toutes pièces par ses pires ennemis.
Il est bien normal qu’il en crève, le contraire serait le miracle.
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J’avais conçu un projet, bien aimable, intéressant, je voulais réunir les articles des maîtres de la plume, des membres éminents de l’Élite, parus, les plus émouvants, au cours de la transe d’histoire, des mois fatals 39-40… J’aurais appelé ça Pages Perdues… Je ne savais pas très bien encore… le Florilège des Jean Foutre… Bravoures en Feuilles… Bravoures en bulles… sûrement que j’aurais trouvé… avec une petite préface : « Tout ce qui est loyal est grand… Il faut violer la modestie de nos héros de la pensée… etc… etc… »
Ils viendront sûrement “rapprocher” ces preux trouvères, un jour ou l’autre… Ils savent pas encore avec qui… C’est pour cela qu’ils se grattent encore… Ils sont marrants remarquez… Ah ! Splendides notaires de mes deux ! Conseillers de familles… Y a encore des aryens à vendre !... allez vous tracassez pas !... y en aura toujours !... dans une Croisade, dans une autre ! Ils vaudront bien sûr plus grand’chose !... mais ça fera toujours un petit fond… Elle est pas morte votre Étude !... Faudra revoir un peu les formules… mais je suis bien tranquille pour vous… C’est un coup “de la main sur le coeur”… sera-t-il à droite ? sera-t-il à gauche ? Ah ! on ne sait pas !... C’est délicat… Faut pas foutre toute l’Étude par terre d’un mouvement inconsidéré… Faut que le client revienne tout [62] seul… qu’il se retrouve tout de suite en confiance… avec quelqu’un qu’il puisse causer…
Un livre c’est une sincérité, c’est une valeur, c’est un tout ! c’est un morceau de vôs ! y en a des goûts et des couleurs ! mais on se rattrape de l’un dans l’autre !
Le tel censuré aujourd’hui demain sera mirobolique !... après-demain aux ergastules !... c’est la joyeuseté nouvelle ! le grand Trafalgar des faveurs ! c’est un prouvé fumier ce jour, au printemps proche bruissant des myrtes ! Apothéotiques d’aubépines !... Ah ! confrères ne dépérissez ! vous m’avez assez bien fait chyer, je tel doigne mon petit souspir, mais chétif, brief en durée, menu de ton, frêle à malyce, nullement à vous desboutir !
Fourtre ! tout au contraire moult esbaudi ! tout à rejouy de vos restours ! emmy l’encens, les pourpoints d’or, altières trompesteries fantastiques, fringants choirs à vois virginates, des Angloîstoires ou d’Armérirque !
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On dit des tas de choses, c’est vite fait d’arranger le monde. La question sociale elle demeure, les juifs ont pas tout inventé, ça serait trop beau, l’inégalité des classes, les privilèges des repus, l’injustice en tout et pour tout ! Les juifs auraient pas l’occasion de fomenter les révoltes si il y avait pas les motifs. Il les ont pas créés de toutes pièces, ils se démerdent autour c’est exact, ils se défendent drôlement à coups d’Humanitarisme, ils en ont fait leur grande machine, dite “des Revendications”, c’est la plus formidable du monde, qu’est entièrement entre leurs mains, ils sont astucieux voilà tout. Ils ont le baratin, la plate-forme, toutes les Loges qui leur poussent au cul. C’est quelqu’un, pas d’illusion. Ça s’arrangera pas au sourire, ni au trémolo, aux bulles de Pape. Faudra régler la grosse question, la question des sous. Et je le crains une bonne fois pour toutes. Les bons comptes font les bons amis et pas qu’un petit peu, tout à fait.
Le monde est matérialiste, le plus menu peuple compris. Il croit plus à rien qu’au tangible. C’est comme ça l’Instruction Publique, l’évaporation des Légendes. Ils veulent plus se remettre en route avant qu’on ait réglé les comptes. Une société civilisée ça ne demandent qu’à retourner à rien, déglinguer, redevenir sauvage, c’est un effort perpétuel, un redressement infini. C’est de l’effort et [64] ça fatigue. La nôtre elle veut plus rien foutre, elle veut plus se fatiguer du tout. Elle se les retourne de plus en plus. Elle s’effondre dans tous les coins.
C’est la base qu’est vermoulue, qu’étant bâtie sur l’espoir, ils en veulent plus du tout de l’espoir, ça ressemble trop aux courants d’air, ils veulent du “tout de suite et confort”.
C’est plus des hommes de Légende, c’est plus des imaginatifs, c’est des hommes de la mécanique. Pascal ça l’étonnait aussi les espaces infinis des cieux, il aimait mieux la brouette. Ça rend pas bon la mécanique ça rend prosaïque et cassant. Tels quels ils repartiront jamais, ils saboteront la machine, on ira de plus en plus à pied, on sera de plus en plus malheureux et la police et les prisons elles seront croulées avec le reste, noyées sous décombres.
C’est autre chose un essor, c’est un enthousiasme !
Où qu’est Dieu ? le Dieu nouveau ? le Dieu qui danse ?... Le Dieu en nous !... qui s’en fout ! qu’a tout de la vache ! Le Dieu qui ronfle !
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Les damnés de la Terre d’un côté, les bourgeois de l’autre, ils ont, au fond, qu’une seule idée, devenir riches et le demeurer, c’est pareil au même, l’envers vaut l’endroit, la même monnaie, la même pièce, dans les coeurs aucune différence. C’est tout tripe et compagnie. Tout pour le buffet. Seulement y en a des plus avides, des plus agiles, des plus coriaces, des plus fainéants, des plus sots, ceux qu’ont la veine, ceux qui l’ont pas. Question de hasard, de naissance. Mais c’est tout le même sentiment, la même maladie, même horreur. L’idéal “boa”, des digestions de quinze jours. Tout ça roule, roule tout venin, tiédasse, dépasse pas 39°, c’est un malheur pire que tout, l’enfer médiocre, l’enfer sans flamme. Y a des guerres qu’arrivent heureusement, de plus en plus longues, c’est fatal.
La Terre se réchauffe.
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Le peuple il a pas d’idéal, il a que des besoins. C’est quoi des besoins ?
C’est que ses prisonniers reviennent, qui aye plus de chômage, qu’on trouve des boulots soisois, qu’on aye la sécurité, qu’on se trouve assuré contre tout, le froid, la faim, l’incendie, qu’on aye les vacances payées, la retraite, la considération, la belote et le pousse-café, plus le cinéma et le bois de rose, un vache smoking tempérament et la pétrolette d’occasion pour les virées en famille. C’est un programme tout en matière, en bonne boustiffe et moindre effort. C’est de la bourgeoisie embryonne qu’a pas encore trouvé son blot. Les plus terribles bouleversements vont pas lui changer son programme. C’est du rêve de décontenancé, de paysan qu’a plus sa vache, plus de terre, plus de châtaignes, qui se raccroche à tout ce qu’il trouve, qu’a peur que le monde lui manque, que tout lui flanche entre les doigts. Tout ça il se dit c’est fantastique ! ça pousse tout seul, ça durera pas… Je serai à carreau que fonctionnaire… Ah ! bordel foutre il m’en faut ! Retraite ou mourir ! La Sécurité ou la mort !
La Panique c’est toujours vilain, faut prendre les choses comme elles sont.
Ça serait pas si abominable, ça pourrait très bien s’arranger, si les atroces profitaient pas pour forniquer leurs [67] saloperies, les occultes cultiveurs de haines, qui démordent jamais, enveniment, disposent les traquenards, bouzillent, torturent à plaisir.
C’est l’Abîme, c’est l’Apocalypse, avec tous ses monstres déchaînés, avides, dépeceurs jusqu’à l’âme, qui s’entrouve sous les petites gens.
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Ça suffit pas la misère pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, le peuple il se soulève jamais, il supporte tout, même la faim, jamais de révolte spontanée, il faut qu’on le soulève, avec quoi ? Avec du pognon.
Pas d’or pas de révolution.
Les damnés pour devenir conscients de leur état abominable il leur faut une littérature, des grands apôtres, des hautes consciences, des pamphlétaires vitrioleux, des meneurs dodus francs hurleurs, des ténors versés dans la chose, une presse hystérique, une radio du tonnerre de Dieu, autrement ils se douteraient de rien, ils roupilleraient dans leur belote. Tout ça se paye, c’est pas gratuit, c’est des budgets hyperboliques, des tombereaux de pognon qui déversent sur le trèpe pour le faire fumer.
Il faut étaler les factures, qui c’est qui dèche ? C’est à voir.
Pas de pognon, pas de fifres, pas de grosses caisses, pas d’émeutes par conséquent.
Pas d’or, pas de révolution ! pas plus de Volga que de beurre en branche, pas plus de bateliers que de caviar ! C’est cher les ténors qui vibrent, qui vous soulèvent les foules en transe. Et les chuchoteries de portes cochères à cinq cents bourriques par carrefour ?
[69] Ça revient des sommes astronomiques ! C’est du spectacle, faut mettre le prix, les frais d’émeute ça cube, ça ruine ! pour amener le trèpe à plein délire, qu’il secoue ses chaînes, la marmite, le pot-au-feu Duraton, que tout ça culbute et le tyran, qu’on étripe tout ça dans la joie ! la fraternité reconquise ! la liberté de conscience ! le Progrès en marche ! Que ça soye l’énorme Opéra, le plus géant de deux trois siècles que c’est une autre vie qui commence ! Ah ! ça alors c’est dispendieux ! Au prodige ! Tout un monde de petites bourriques à gaver, festoyer, reluire, des poulets de tous les plumages au picotin plein les Loges, de limaces à redondir, grassoyer, tiédir, mignoter, que tout ça vermoule l’édifice, chuinte et corrode à prix d’or. C’est des notes à n’en plus finir.
C’est hors de prix la Police qui prépare une Révolution, la pullulation d’émissaires, asticoteurs de griefs, des mille rancoeurs à la traîne, retourneurs de fiels.
Et il en faut ! Jamais de trop ! Comme c’est passif le pauvre monde, oublieux ! le baratin du damné, voilà du tintouin infernal, lui auquel le gros rouge suffit faut lui donner la soif du sang, qu’il puisse plus tenir dans son malheur, que sa condition le rende maboule, atrocement fauve, anthropophage. Lui qui demande qu’à rester tel quel, grognasseux, picoleux, fainéant. Il veut se plaindre mais pas autre chose. Il faut que tout lui tombe sur un plat. Pardon alors ! Maldonne Mimi ! C’est là qu’il se fait drôlement relancer par les “ardents” à tant par jour, les fonctionnaires de la Révolte. Et c’est encore que le premier acte, les prémices du drame, les exposés de la comédie, les rassemblements tapageurs. Faut pas en promettre des subsides, faut
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les amener luxurieusement, c’est un gouffre d’insurger le fretin, c’est le Pérou que ça mobilise, le trésor de la “Shell” y passe.
Pas d’or pas de révolution.
Le damné il est pas commode faut qu’on l’éclaire et bougrement, pour qu’il s’élance aux barricades, qu’il commence à faire le fou. Il préfère lui la vie de famille, l’autobus et le meeting baveux. Au fond il aime pas les histoires. Il est conservateur fini, il est de la terre, né Bidasse, [70] faut pas l’oublier. Voter ça devrait bien suffire voilà ce qu’il pense intimement. Il tient pas aux sacrifices, aux piscines de sang. Il y tient même pas du tout. Il faut pour ça qu’on l’enfurie, qu’on le picadorise à mort. C’est un tintouin du tonnerre. Il est gueulard mais pacifique. Plus mendigot que fracasseur. Il veut bien encore des violences mais si c’est les autres qui dérouillent.
Il est comme toute l’armée française il veut défiler triomphant. Il veut sa voiture, son bois de rose, sa Retraite de vieillard à trente ans, tout des raisons pour pas mourir. La pêche à la ligne. Qui dit mieux ? Il veut pas mourir du tout. Les gardes civiques ça tue très bien ! Ils vous ont de ces mitrailleuses ! Sagesse d’abord !
À quoi bon changer l’ordre social pour que les autres se régalent et qu’on soye soi morts et martyrs ? Victoire ? C’est vite dit ! Mais pas d’omelette sans casser d’oeufs ! Et pas de bonnes victoires pour les morts ! Chacun réfléchit forcément !... Quelles garanties ? Chacun se demande “in petto”… Est-ce bien sérieux ? Va-t-on mourir pour le confort ?
Que les autres crèvent si ça leur chante ! On verra bien comment ça tourne… C’est là le hic, le point sensible, le “ne-pas-se-mouiller” paysan, c’est là qu’il faut pousser au crime ! à plein orchestre ! que l’or entre en transe et comment ! La vieille Bastille et ses neuf tours, serait toujours au poste, altière, hautaine, formidable, et ne gênerait vraiment personne, pas plus que Fresnes ou l’île de Ré, si les Banques, les démons de Londres, n’avaient pas fait le nécessaire, enflammé la viande saoule à temps, déchaîné l’émeute, le carnage, soulevé l’ouragan des ragots, les torrents de bave conventionnels, l’ébullition de la frime du sang. L’arrière-petit-fils de Louis XIV serait encore à l’Élysée, Marie-Antoinette révérée par tous les enfants des écoles, patronne de l’élevage des agneaux, si Pitt avait pas insurgé les petits scribouilleux de l’époque, pourri la noblesse à gaga, versé les ronds à pleines hottes, soudoyé la cour et les champs, les mères abbesses et les bourreaux… Sans or les idées ne sont rien. Il faut verser l’or à foison, à boisseaux, à tonnes, pour soulever le peuple. Qui n’en a pas n’insurge personne. Pas plus aujourd’hui qu’au-[71]trefois. Tout d’abord un commanditaire ! C’est la condition du spectacle ! Et point petit cave chichiteux ! quelque hagard effaré comparse ! Pouah ! Quelle horreur ! Quelle insolence ! Non ! Tel répondant colossal ! Le plus coûteux des opéras ! Y songez-vous ? L’Opéra des Insurrections ! Avec Déluges ! Choeurs symphoniques ! Oh ! la ! la ! Si ça vous entraîne ! Tâtez-vous avant d’y toucher ! Vous en avez ? Z’en avez pas ? Quelle est votre banque ? Vous êtes raides ?
Alors taisez-vous ! Caltez ! emmerdez personne ! Vous êtes qu’un petit impertinent ! un petit garçon mal embouti ! Allez donc apprendre la musique ! Ça vous disciplinera l’esprit ! On n’insurge qu’avec des espèces et pas du semblant ! des pichenettes ! Non ! Non ! Des trombes ! Cyclones de pèze !
Guillotine est fille de Guichet.
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Ah ! trouver un commanditaire c’est le début de toute grande chose, le rêve de toute personne sérieuse, sans commanditaire point d’essor, le génie lui-même tourne à vide, bouffon bientôt, s’épuise en onaniques mirages. Rien ne peut réussir sans or, rien ne s’achève, n’aboutit, tout s’évapore au premier souffle. Au moindre méchant vent contraire, la première petite cabale, tout se dissipe et disparaît. Pour retenir les hommes ensemble, les posséder en franche meute, il faut leur garantir la soupe, l’écuelle régulière et copieuse, autrement ils prennent plusieurs maîtres et votre meute existe plus , vous êtes fini pour l’aventure, la chasse est bien fermée pour vous.
Ah ! C’est des choses qu’il faut connaître, qu’il faut respecter, c’est des Lois. Tenez par exemple Lénine et son compère Macaire-Trotsky, ils le connaissent eux le fond du sac… le fin grigri des sortilèges, ils s’embarquaient pas à lure-lure…
Admirez leur prévoyance, leur esprit d’administration, leur prosaïsme impeccable, leur vigilance aux aguets de tout bailleur présentable… jamais une seconde déportés du point essentiel : le pognon ! Au guet du nerf des batailles intrompables.
Ah ! que voici des gens sérieux ! C’est pas eux qui se seraient échauffés sur des motions courants-d’air, des vins [73] d’amitié anisés, des hurluberluteries saoules, les vociférations du genre, les tonitruements romantiques, tous les ours creux de la ménagerie qui ne font peur qu’aux petits enfants. Ils voulaient bien des petits congrès qui ne font de mal à personne, pour dire comme ça qu’on a de la troupe, et bien soumise, qu’on est écouté en bas lieux, des rassemblements de minables, des agités de l’injustice, des pelliculeux de l’oppression, des inanitiés de la grande cause, tous les sous-nutris de brouets sales, les cancrelats du café-crème, les intraits enfiévrés de mistoufle, de bile et de bafouillage, il en faut pour le prurit, l’exaspération de la connerie, le baratin vaseux des masses. Des orateurs qui puent de partout, le chien mouillé because pardingue, des crocs because la carie, des nougats because ils sont deuil, de la gueule because l’estomac, tout ça qu’est dans la chtourbe rance, qui sort d’un hospice pour un autre, d’un cornet de frites pour la Santé il en faut pour envenimer le trèpe. Ah ! C’est les martyrs de la cause ! Ah ! c’est des choses qu’il connaître, que ça mord, grinche et puis dégueule sur le morceau, ingrats, infidèles, prétentieux, dès que ça déjeune un petit peu because ça n’a pas l’habitude.
Oh ! la grossière catégorie, oh ! la très rebutante clique, pour les personnes d’entreprise qui veulent pas crever champignols, engloutis sous projets foireux, embarbouillés dans les palabres, perdus dans les lunes, les promesses. La rhétorique c’est pour les foules, aux chefs il faut du répondant, le vrai répondant c’est la Banque.
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C’est là que se tiennent les clefs de songe, le petit Nord et le grand secret, les Souffles de la Révolution. Pas de banquiers pas de remuements de foule, pas d’émotion des couches profondes, pas de déferlements passionnels, pas de Cromwell, pas de Marat non plus, pas de fuite à Varennes, pas de Danton, pas de promiscuité, pas de salades.
Pas un Robespierre qui résiste à deux journées sans bourse noire.
Qui ouvre les crédits, mène la danse.
[74] Tout est crédit, traites validées, surtout dans les moments critiques où les reports sont épineux.
Pas de chichis ! pas de badinettes !... Les affiches se collent pas toutes seules… les afficheurs font pas crédit… Ils présentent leur note le soir même… Pour eux tous les soirs c’est le grand soir.
Voilà les humbles servitudes, tout est mesquin dans la coulisse. C’est pour ça qu’elle a réussi la bande à Lénine. Non seulement parce qu’elle était youpe, mais aussi qu’ils étaient sérieux, bien au courant des circonstances, qu’ils sont pas lancés découverts, qu’ils étaient sûrs de leur liquide, qu’ils étaient bourrés au départ.
Tout de suite ils ont donné confiance. Au nom de quoi ils causaient ? Au nom du monde des opprimés ? des Damnés de la Terre innombrables ? des écrabouillés de l’Injustice ? des atterrés de l’Imposture ?...
C’est bien entendu, ça va de soi ! Mais aussi, peut-on dire surtout, au nom de la Banque Loeb-Warburg qu’est autre chose comme répondant sous tous les degrés Latitude… Ils en avaient plein les vagues ces grands sournois de la bonne aubère, avant de propager les émeutes… et pas du pour, du qui s’entend, qui tinte guilleret, qui répercute… qu’est du divin cliquetis… qui remue le Ciel et la Terre… tous les échos des réussites… qu’est la sorcellerie des passions… Qu’est l’onde de magie droit aux coeurs… qu’autour d’elle toute musique s’éteint le frais cliquetis de l’or… la prestigieuse longueur d’onde !...
Bien sûr on était en famille, Trotsky, Warburg, Loeb… banquiers juifs… agitateurs… poètes et paysans… Ça demandait qu’a se rencontrer, qu’à servir en choeur la bonne cause, la seule qui compte, celle des youpins… la Grande Cause de Grande Entourloupe, la grande mise en bottes des aryens, définitifs, plombés, secrets, Royaume d’Isaac absolu qui s’étend du Ciel aux Enfers avec Durand qui se magne la hotte, tout con comme toujours, rissolant, les pieds en feu courant la cendre, s’arrachant la chair pour son maître, lui servant toute chaude, bien saignante, à point, qu’il aye rien à dire de son Durand, péri d’amour. C’est ce que voyait bien Warburg et puis Lénine et puis Trotsky et puis bien d’autres que je ne nommerai pas. [75] C’était entendu, naturel, c’est la communauté du rêve, le vrai communisme cachère, nous tout saignants servis à point.
Ils ont appris ça au berceau dans leur Légende essentielle, lisez un peu le Talmud et la Thora. Y a cent fois ça et davantage. Nous autres on est nés à l’envers, on est nés pour le catéchisme, l’angélus des pelures, le bréviaire des aloyaux, des hommes de consommation, brutes à bataille, charrois et colportages en lourd, tapins zéro, labours zébi, nos femmes pour la couche du Khédive, pour lui distraire ses rages de dents, si il la trouve assez gironde, qu’elle se fasse mignonne par tous les bouts.
Lénine, Warburg, Trotsky, Rothschild ils pensent tout semblable sur tout ça. Pas un prépuce de différence c’est le marxisme cent pour cent. Banques, forçats tout ça bien d’accord. C’est les Bateliers de la Volga, c’est les faucons rouges de Puteaux qui se ravissent que c’est arrivé ! Ils voient déjà le monde meilleur, plein de nougats pour leurs petites gueules ! Attendez chers gloutons de nuages, on va vous fader mes joujoux, il va vous promener le Père Noël !
Ils se sont entendus illico, Warburg, la Banque et Trotsky. Tout ça c’était dans les présages… un chèque présenté par le Temps, New-York faisait la couverture, 200 millions de
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dollars-or pour foutre en l’air l’entreprise du Tzar, culbuter, repasser Romanov, pas 200 millions clarinettes, 200 millions frais et d’espèce ! Trotsky lui-même fit le voyage, présenta ses plans, sa personne, ses façons, il plut tout de suite par ses idées à Mrss Schiff, Warburg et Loeb… mais pas trop par sa personne… Ils le trouvèrent un peu remuant, un peu trop bouillant, hystérique… Ils avaient parfaitement confiance bien sûr, mais enfin n’est-ce pas malgré tout… 200 millions c’est une vraie somme… 200 millions dollars-or, il pouvait être accidenté… ça surgit vite un assassin… Ça tombait pile que Lénine se trouvait justement sans place… un peu à la bourre du mouvement… lui alors tout à fait sérieux, un ascète, un os on peut le dire… de fer à côté de Trotsky… Il plut beaucoup à Messieurs Loeb… Ils le prirent de réputation… l’engagèrent en toute confiance.
[76] Il était alors à Paris… Il sautait la faim rue Delambre… Kalmouk café crème… Il était lui que demi-juif… C’était le minima pour New-York… Marché conclu… Alors pardon !... Ce boum !... Ce départ en tornade ! Le menu parti bolchevique qu’était huit jours auparavant qu’une pénible petite roustissure, une cocasserie à peine en l’air, un quarteron d’énergumènes… alors je vous dis ce ballon ! Ce shoot aux étoiles !... Ça pousse drôlement dix milliards-or !... Il bouffe la Cote ! Il emballe ! Il est partout ! Il bouscule tout ! Kerensky branle, bronche, s’évapore ! On le voit plus !... tellement l’effet est foudroyant… Il se trouve net pulvérisé !... Le “Bolchevik” dans un fauteuil… Limited… C’est une valeur de New-York… Tout culbute, résorbe, terre s’efface…
Le Romanov est capout, les Cadets avec, les Mencheviks par-dessus et leur barbe hirsute, et la Dame de Pique !... Les jeux sont faits ! Nicolas il part dans la neige, il s’en va là-bas à mille lieues avec sa famille, son petit sabre, et ses amulettes… Les masses alors comment qu’elles se sentent !... qu’elles entrent en transe et volcaniques !... C’est l’éruption des couches profondes ! la Farandole des Grands Espoirs… C’est « dix jours qui bouleversent le monde » !... Mr Loeb est bien heureux… Il s’embête pas au télégraphe !... Ses petits associés non plus… Trotsky leur file les bonnes nouvelles…
« Loeb-Warburg Bank, New-York ».
« Romanov en l’air. Tout va bien. STOP. Kerensky de même effacé. STOP. Larguez encore 150 000. STOP. Triomphe assuré. STOP. Progrès en marche. STOP. Difficultés peuvent surgir. STOP. Confiant ardent vigilant. STOP. Terrible et bon oeil. STOP. Trotsky. »
On remue là-bas le grand Kahal. Tous les Cohen sont sur le pont. De Chicago à Wall-Street c’est une immense jubilation… Tous les ghettos de luxe sont aux anges, ça bouillonne dans les arrière-Loges… Les Fraternitys convulsent… C’est décidément l’âge promis !... Le sacrifice est emballé !... Toute la banque juive contribue... Le paquet arrive via Stockholm… Quand il parvient à Petrograd qu’on ouvre les 150 sacs, alors c’est de l’ivresse [77] on peut le dire !... Les douze commissaires tous youpins tout autant que les Douze du malheur, ils savent ce que toucher veut dire, ils prennent pas ça pour des copeaux, ils connaissent la chanson du monde, que c’est de la bonne huile de miracle, que maintenant tout peut arriver ! Alors c’est la vogue mirifique ! La machine au Progrès elle fonce, elle ronfle, elle s’emballe, elle tourbillone au vertige, c’est une dynamo de Justice, d’égalité, de lumière, vrombissante en pleine barbaque goye ! Sept millions de bourgeois sont occis en pas deux mois de Martiales Cours. Ça déblaye drôlement l’atmosphère ! C’est autre chose que petites motions d’instituteurs pelliculeux, enchifrenés petits méchants, bilieux petits colis chafoins, mauvais coucheurs à participes, cancrelats de Cités Futures, pue-du-bec et myopes à grelots, lépreux sans ulcère, fils de clebs, conformismes de la petite aigreur, vibrions des petites eaux louches ! Mais ça alors pardon minute ! C’est du Théâtre pour Continent ! 120 millions de personnes en scène ! sans compter les morts, les blesses, les exécutés par mégarde, les sacrifiés dans les coins…
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Et puis encore de la dépense, des répétitions générales, des péroreux au tarif double, des palabreurs qui sont sournois, qui se nourrissent pas de leurs hyperboles, qu’il faut éclairer de nuit et jour à coups de prébendes et triples soldes.
L’insurrection est sur les genoux quand elle a payé ses factures. Les résolutions fléchissent, les vierges rouges pâlissent un peu… C’est un gouffre “le Progrès en marche”.
Même avec la banque Warburg Kuhn, c’est venu à caner un moment. C’était une telle gourmandise, une telle boulimie dans les steppes après les fafes à Washington qu’il y eut un petit moment de bisbille, les juifs-dollars se faisaient prier… Les commissaires russes abusaient… Du coup Lénine se résorbe, il se retire un peu en Finlande… Il avait été à l’école, il connaissait le prix des ors… l’indépendance que ça vous donne… Il voulait pas être tari… Mené comme ça gentil enfant… Il voulait pas être sous Trotsky… Il tenait à ses coudées franches, plus se trouver traînard de personne…
[78] « Revenez donc mon chère Lénine », Trotsky le relançait chaque matin… « Toute la Russie vous réclame… C’est une ferveur à votre adresse ! Les moujiks se sentent plus d’ivresse ! à la perspective de bonheur ! Revenez petit Père radieux ! Guidez nos pas vers l’autre monde ! de l’égalité justicière ! de la rédemption des damnés ! Que c’est tout cuit ! tout en musique ! Que c’est l’extase de nos Idées ! le triomphe du Progrès en marche ! Il galope plus ! Il charge ! Il vole !... On sera tous en choeur à la gare… toutes les ultimes délégations… tous les Komintern Progrozozieff… les Sans-Dieuzov… les Trogransky… Les Empouétines du Syphonieff !... Tout ça pour vous acclamer !... Arrivez cher Lénine ! Venez ! De grâce… Arrivez ! »
Mais Lénine il se gratte encore… Il sait pas trop… Il réfléchit… il est vraiment pas si pressé… Il se concerte… Il soupèse la chose… Il se promène dans Helsingfors… Il a pas tellement hâte de rejoindre… Voilà une idée qui lui monte… Il entre au Western Telegraph… Il a le serre aussi pour New-York… C’est le moment qu’il se dit de s’en servir. Et hop !... crossé le Trotsky !...
« Kuhn Loeb et Warburg, New-York. »
« Damnés soulevés admirables. STOP. Mais réclament encore 100 millions. STOP. Mieux. STOP. Pour abolir Romanov. STOP. Effacer traces monarchie. STOP. Conseille envoi immédiat. STOP. À moi-même ici. STOP. Perspective Newsky nettoyée. STOP. Cosaques avec nous. STOP. Péril petit bourgeois persiste. STOP. Lénine. STOP. Fidèle et sûr. STOP. Pur. STOP. Dur. STOP. »
C’était le coup classique, impeccable, le coup de gong au commanditaire qu’est engagé jusqu’aux ouïes, qu’est emballé par ses “avances”, qui court après son pognon. Le Loeb il voulait pas être fleur, s’être mouillé et les douze tribus, ponctionné le Tout-Sanhédrin, fait cracher les plus hauts magnats des Loges et Wall-Street et puis que tout se débobine, que sa Révolution flageole, qu’elle finisse en vaste pogrom… L’horreur impossible !... Allez hop ! l’effort final ! en avant 40 de mieux ! 40 millions dollars-or !
[79] Tout ça via Stockholm-Helsingfors pour le fin manoeuvrier !
Badaboum ! Lénine encaisse ! Maintenant y avait plus à surseoir, à chichiter dans les apprêts. L’affaire solidement agencée, dessus des étais de première, pouvait plus rien craindre de personne, y avait les bases, le répondant.
C’était conçu à fer, à chaud, à or surtout. Le trésor bien planqué en fouille, le divin lest. Lénine hésite plus, il se parfait, se bichonne, s’agrémente, endosse les fringues de circonstances… le costard élimé rase-pet… le def du comptable “chez lui”… le foulard des rhumes… il est de l’emploi, ça fait vingt ans qu’il repasse le rôle… au poil… voilà “l’Homme-parole-âme-des-foules”… il entre dans l’acte comme un gant… C’est là qu’est
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l’intelligence !... il fonce au dur ! il s’embarque !... Takatchoum !... Takatchoum !... Petrograd !... Il tombe en pleine ébullition…
C’est le Messie qu’émerge du train… Les damnés lui boivent les paroles… Il parle plus de courants d’air… Il parle de choses qu’ont du sens… Il peut se permettre… C’est des messages… C’est des valeurs… C’est le Credo qui soulève les mondes !... les montagnes avec !... Le Blé d’Amérique est avec lui… La youtrerie passe dans ses veines. Toutes ses syllabes sont en dollars… Il a payé comptant : L’inertie des opposants, la pourriture des cadres adverses, ça devient du velours… du beurre de noisettes… C’est de l’Hydromel de Néva !... Il parle d’or quoi, c’est tout dire !... Du coup les damnés se tiennent plus… Le grand orchestre entre en délire, tous les musiciens sont payés ! La grande saoulerie gronde à plein les carrefours !... moujiks, bourriques, forçats, putains, commissaires youpis, noire mercante, tout ça farandole à mort, à pleins cadavres et c’est la fête ! c’est la nouba sur Pierre et Paul ! Dostoïewsky à la polka ! c’est le musette “Marteau-Faucille” à l’abattoir du Grand Judas. On rigole bien, on est en sang. C’est plus de la petite Carmagnole. C’est la sarabande du Tonnerre ! que Dieu lui-même est au plaisir, que le Diable lui passe les cymbales ! par Jéhovah ! c’est la grande Folle ! que tout le bastringue lui saute des poignes, que toute la Terre convulse ! virevolte ! s’écrase ! [80] fiasque partout ! dégouline !... Que c’est plus une chose à regarder.
Mrss. Kuhn Warburg, se retrouvent une drôle de confiance, ils se régalent sur les télégrammes… ça, c’est du labeur grande cuvée ! de l’assouvissement pur carat ! On peut pas faire mieux en moins de jours ! C’est intensif, ça coûte un monde, mais nom d’Isaac, nom de foutre, c’est de l’éclair de diamant d’orgie ! C’est pas des choses à se priver quand on trésorise des milliards ! À quoi bon donc ils serviraient ?
Restait à parachever le turbin. On oubliait Romanov. Il était resté à la traîne là-bas vers Irkousk… avec Médéme et les enfants… On leur fit un sort en vitesse… Ils faisaient des prières en famille au fond de la maison Ipatieff… Ça pouvait pas durer toujours… Ils furent écrabouillés en cave… Nicolas, Médéme et ses filles… On n’en fit qu’une chair à pâté… sauf un main qu’est encore en Suisse, préservée dans un coffre-fort. Ainsi passe la vie des grands…
Et puis pour que personne n’en ignore qui s’en était occupé… Ce fut gravé en hébraïque, en forts caractères de Kabbale, en plein dans le mur, ici et là, tout près du sol, près des cadavres. « Gloire et Bonheur au Peuple Juif »… Ça commémorerait bien la chose. J’ai vu moi les photographies de ces merveilleux hyérographes. (Mission du général xxx en Sibérie).
Bien sûr y a des personnes sceptiques… Il y en a toujours… toujours eu… C’est au Diable tout ça !... les Irkousk !... Allez-y voir !... On n’est pas Tzar !... Moi non plus bien sûr… c’est certain !... Je m’en fais pour l’harmonie des rites !... Je m’en fais pour la main qu’est en Suisse !... qu’il faudra bien serrer un jour… Pour la suite dans les idées… pour la persistance du Dessein…

 


La 3eme partie du pamphlet de Céline "LES BEAUX DRAPS"

se trouve ICI

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