"LES BEAUX DRAPS" de LOUIS FERDINAND CÉLINE (4eme partie)

Publié le par Zoso

 

LOUIS FERDINAND CÉLINE



LES BEAUX DRAPS

4 eme partie

Bien sûr il faut des certitudes, du pondérable, des poids, des mesures, des sciences exactes, des découpetages d’Algébrie, des mathématiques Barateuses-lieuses, des concomitants Mastodontes, poustouflants à cent mille pistons, par tourbillonages réversibles, des fouasseuses gicleuses synthétantes hautes dix fois comme la tour Eiffel, à jus de cornue miroboleux, idoles de vingt Trusts verticaux, avec fournaises en ébonite, cheminées qui traversent les Alpes, tous les torrents emboutis, façonnés égouts de Haute-force, mers Blanches en sirops, qui remplacent mille hommes à fond de mine par trois pets et un tondu, tout ceci formellement précis et loustiquerie polytechnique.
Fort bien ! Très bien ! Nous sommes contents !
Parfaitement louable et Grand merci ! Le progrès étant à ce prix !
Tout de même faudrait que ça passe en second… en tout honneur et révérence… que ça décervelle pas l’enfance… autrement c’est plus qu’un désastre, un misérable naufrage en plein Prodige de mécanique, qu’on laisse tout de même l’enfant tranquille que ça lui mange pas tout son rêve, les forces du progrès électrique, tourpillonnant standardisé, parce que c’est ça le divin précieux, précieux comme trois cent mille progrès, notre tout petit mirliton à nous… encore au fond des âges… trois cent mille fois mille progrès et encore mille fois dix mille ans, ça ne vaut pas… le petit rigodon du rêve la musique timide du bonheur, notre menu refrain d’enfance…
Que doive crever Polytechnique on se fera parfaitement raison, qu’on marche déjà très bien à pied, qu’on fera dodo dans l’autobus quand y aura plus d’essence du tout, à jamais… et quand ça sera la mort du cheval… on reviendra aux temps comme avant où y avait pas encore les clous… où se promener était pas un drame, où ça finissait pas toujours à l’hôpital ou en prison.
Je veux bien qu’il y ait de la force majeure, des mals nécessaires, des mécaniques dans certains cas, des trolleybus, des Cyclo-pompes, des calculatrices à moteur, je comprends les sciences exactes, les notions arides pour le bien de l’Humanité, le Progrès en marche… Mais je vois l’homme d’autant plus inquiet qu’il a perdu le goût des fables, du fabuleux, des Légendes, inquiet à hurler, qu’il adule, vénère le précis, le prosaïque, le chronomètre, le pondérable. Ça va pas avec sa nature. Il devient, il reste aussi con. Il se fabrique même une âme chimique avec de l’alcool à toutes doses, pour réagir contre l’angoisse, se réchauffer les aciers, se duper au monotone, il se délabre, cafouille, s’étiole, rote, on l’emporte, on l’incarcère, on le radoube, on rambine vitesse, il revient, tout est à recommencer… il tient plus huit jours à la vie super-intense des cent mille grelots à la fois tressaillis dans du vitriol. Et de plus en plus convaincu “d’alésages au polycompteur”, de précipices à la corde, virés au
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3/5ème de poil, d’engouffrants phénomènes de trombes, halluciné à mort de Vide, osmotique des riens, métaphysique de sottise, hypnotisé de précisions, myope de science, taupe de jour.
On l’éberlue de mécanique autant que les moines de mômeries nos pères les crasseux, il fonce le moderne, il charge, du moment qu’on lui cause atomes, réfractions cosmiques ou “quanta”, il croit que c’est arrivé dur comme fer. Il est en or pour tous panneaux. Il donne dans le prestige des savants comme autrefois aux astrologues, il s’est pas encore rendu compte que d’additionner des pommes ou de mettre en colonnes des atomes, c’est exactement [120] semblable, c’est pas plus sorcier, c’est pas plus transcendant l’un que l’autre, ça demande pas plus d’intelligence.
Tout ça c’est de la vaste escroquerie pour bluffer le bonhomme, l’appauvrir, le dégoûter de son âme, de sa petite chanson, qu’il aye honte, lui couper son plaisir de rêve, l’ensorceler de manigances, dans le genre Mesmer, le tripoter, le conditionner trépied de machine, qu’il renonce à son coeur, à ses goûts, muet d’usine, moment de fabrication, la seule bête au monde qu’ose plus du tout sauter de joie, à son caprice, d’une patte sur l’autre, d’une espièglerie qui lui passe, d’un petit rythme de son espèce, d’une fredaine des ondes.
Comment que le nègre va gagner ! Qu’il va venir abolir tout ça ! toute cette forcènerie sinistre ! lui l’Anti-machine en personne ! qui déglingue tout ! raccommode rien ! l’Anti-Raison force de la nature ! Il l’aura beau pour trépigner toute cette valetaille abrutie, ces chiens rampants sous châssis !...
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N’importe quel poisson crevé peut descendre le flot furieux, mais il en faut un de courage et joliment vif pour remonter au courant.
Regardons encore ces déjetés, ces accidentés permanents qui savent plus où donner de la tête, comment on peut leur rendre une âme ? une petite musique, un rythme ? qu’ils soyent plus si fades comme ils sont, en honte au dernier têtard, tout fiévreux, râpeux de raison, ignobles à écouter, à voir. Et infatués avec ça ! d’être à bout de tout leur rouleau, si serfs intrépides, plus pauvres que l’âne, attelés plus bas, au marché vide.
Faudrait un Hercule convaincu et drôlement soufflé, pour les arracher ces lascars à leur roboterie, citoyens motorisés, puis citoyens-bicyclettes, puis citoyens tout nus, pieds nus, la gueule de travers, mauvais coolies, que faire pour eux ? Pas grand’chose. Le traitement à l’école ? Peut-être… Avant l’usine, le bureau, avant la fameuse orientation professionnelle… avant le pli irrémédiable ?... Peut-être… Tout doucement… par les Beaux-Arts ?... Pas à la manière de Maintenon, de Racine, les grandes indécences. Hélas les temps ne son plus. États de luxe, de gaspillages… où l’âme courait encore les rues… divertissements blasés… le peuple encore tout chantant, dansant, festoyant à guise… Hélas ! Les temps ne sont plus… Nous sommes avares devenus, malmenés, pauvrets de ressources et de coeur. Soyons au fait de notre honte. Il faut tout reprendre à l’école, aux balbutiements, à l’A.B.C. de [122] la brimade, de l’estiolerie d’émotions. Las ! que faire de cet insensible, sans rythme, sans saveur, sans essor, que nous livre aujourd’hui l’école, sortie des pensums ? Absolument rien. Confiné, constipé, chafouin, rageur, peureux, revendiquant, tricheur, sournois, effleurant tout, n’aimant rien, bavard de tout, comprenant rien, ah ! l’aride petit phénomène ! âcre résidu de hideux drame, celui de l’étiolerie des âmes, sous la férule des cuistres rances.
Ce misérable est sans recours, c’est un osselet pour toujours à brinquebaler dans les machines, il a plus qu’à attendre son tour, la guerre où on broye les osselets sous les charges de tanks fourrageurs ou sous torpilles en abris-caves où ça se concasse à la toluite les petits osselets de son genre.
Pour l’adulte pas grand’chose à faire… Peu de Révolution pour lui !... des phrases… des phrases… toujours des phrases… L’enfance notre seul salut. L’École. Non à partir des sciences exactes, du Code civil, ou des morales impassibles, mais reprenant tout des Beaux-Arts, de l’enthousiasme, de l’émotion, du don vivant de la création, du charme de race, toutes les bonnes choses dont on ne veut plus, qu’on traque, qu’on vexe, qu’on écrabouille. Une
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société que demande-t-elle ? en plus du lait chez l’épicier, du pain de quatre livres, du frigidaire ?
Des sociétaires qui s’entendent, qui sont émotifs, émus les uns par les autres, pas des bûches rébarbatives… qu’ont des raisons de se rencontrer, agréablement, non pour admirer leur confort, leurs peaux de zébis du Kamtchatka, leurs 35 chevaux “Quaquaquat”, leurs boîtes à viande 14 litres qu’est la puanteur des campagnes, leurs “tankinettes” d’élégance, mais des choses qui ne s’achètent pas, qu’on fait soi-même avec des ondes, de la bonne humeur, du vent, de l’enthousiasme, du divin, de la “pôvoisie”…
Sans création continuelle, artistique, et de tous, aucune société possible, durable, surtout aux jours d’aujourd’hui, où tout n’est que mécanique, autour de nous, agressif, abominable.
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Faut-il croire que c’est compliqué, singulier, surnaturel, d’être artiste ? Tout le contraire ! Le compliqué, le forcé, le singulier c’est de ne l’être point.
Il faut un long et terrible effort de la part des maîtres armés du Programme pour tuer l’artiste chez l’enfant. Cela ne va pas tout seul. Les écoles fonctionnent dans ce but, ce sont les lieux de torture pour la parfaite innocence, la joie spontanée, l’étranglement des oiseaux, la fabrication d’un deuil qui suinte déjà de tous les murs, la poisse sociale primitive, l’enduit qui pénètre tout, suffoque, estourbit pour toujours toute gaîté de vivre.
Tout homme ayant un coeur qui bat possède aussi sa chanson, sa petite musique personnelle, son rythme enchanteur au fond de ses 36°8, autrement il vivrait pas. La nature est assez bourrelle, elle nous force assez à manger, à rechercher la boustiffe, par tombereaux, par tonnes, pour entretenir sa chaleur, elle peut bien mettre un peu de drôlerie au fond de cette damnée carcasse. Ce luxe est payé.
Tous les animaux sont artistes, ils ont leurs heures d’agrément, leurs phases de lubies, leurs périodes de rigodon, faridon, les pires bestioles biscornues, les moins engageantes du règne, les plus mal embouchés vautours, les tarentules si répugnantes, tout ça danse ! s’agite ! rigole ! le moment venu !
[124] Les lézards aveugles, les morpions, les crotales furieux de venin, ils ont leurs moments spontanés, d’improvisation, d’enchantement, pourquoi on serait nous les pires sacs, les plus emmerdés de l’Univers ?
On parle toujours des têtards, ils se marrent bien eux, ils frétillent, ils sont heureux toute la journée. C’est nous qu’on est les pires brimés, les calamiteux de l’aventure.
À quoi tout ça tient ? à l’école, aux programmes.
Le Salut par les Beaux-Arts !
Au lieu d’apprendre les participes et tant que ça de géométrie et de physique pas amusante, y a qu’à bouleverser les notions, donner la prime à la musique, aux chants en choeur, à la peinture, à la composition surtout, aux trouvailles des danses personnelles, aux rigodons particuliers, tout ce qui donne parfum à la vie, guilleretterie jolie, porte l’esprit à fleurir, enjolive nos heures, nos tristesses, nous assure un peu de bonheur, d’enthousiasme, de chaleur qui nous élève, nous fait traverser l’existence, en somme sur un nuage.
C’est ça le Bon Dieu à l’école, s’enticher d’un joli Bel-Art, l’emporter tout chaud dans la vie. Le vrai crucifix c’est d’apprendre la magie du gentil secret, le sortilège qui nous donne la clef de la beauté des choses, des petites, des laides, des minables, des grandes, des splendides, des ratées, et l’oubli de toutes les vacheries.
C’est de ça dont [sic] nous avons besoin, autant, bien autant que de pain bis, que de beurres en branches ou de pneumatiques. Qu’on me dilacère si je déconne ! Et comment on
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apprend tout ça ? En allant longtemps à l’école, au moins jusqu’à 15-16 ans… qu’on en sorte tout imprégné de musiques et de jolis rythmes, d’exemples exaltants, tout ensorcelé de grandeur, tout en ferveur pour le gratuit.
La ferveur pour le gratuit, ce qui manque le plus aujourd’hui, effroyablement. Le gratuit seul est divin.
Plus de petits noyaux crevassés, issus des concours, qui peuvent plus s’éprendre de rien, sauf des broyeuses-concassières à 80 000 tours minute.
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Malédiction sur la France !
LAMARTINE
(Dernières paroles)
Une fois le coeur consacré au don de soi-même, la vie ne peut plus grand’chose sur votre belle heureuse humeur. C’est un genre de lampe d’Aladin qui trouve toujours de nouvelles joies en lieux les plus sombres.
Ça s’arrange toujours plus ou moins, on ne foudroye pas un artiste.
C’est lui qui juge l’Univers, qui se fait marrer à sa guise, tantôt en bien, tantôt en mal, comme ci, comme ça, à petites astuces, au petit bonheur.
On ne peut plus grand’chose contre lui, ni les éléments, ni les hommes, il est passé fétiche pour tous, petit grigri des familles. Si on réfléchit c’est pas mal, rien qu’avec du souffle… Ça serait peut-être la fin des bisbilles, des jacasseries de sales cons, venimeux atroces, des ragotages diffamants, destructeurs de tout, de réapprendre à chanter ensemble, en choeur, et voguer de même, la main dans la main ?...
L’enseignement de rénovation quelle ampleur vous lui donnez ? Toute ! Par la danse, les sports, les Beaux-Arts, les choses utiles seulement secondes, la moitié du temps dirons-nous, il suffit bien ! 10 années ! les meilleures heures, les plus ardentes, dévolues à l’admiration, au culte des grands caractères, au culte de la perfection qui doit embraser l’âme humaine.
Il faut réapprendre à créer, à deviner humblement, passionnément, aux sources du corps, aux accords plastiques, [126] aux arts éléments, les secrets de danse et musique, la catalyse de toute grâce, de toute joie et la tendresse aux animaux, aux tout petits, aux insectes, à tout ce qui trébuche, vacille, s’affaire, échoue, dégringole, trimbale, rebondit, recommence de touffes en brin d’herbe et de brin d’herbe en azur, tout autour de notre aventure, si précaire, si mal disposée…
Que pense de nous la coccinelle ?... Voilà qui est intéressant ! Point du tout ce que pense Roosevelt, ou l’archevêque de Durham…
Que le corps reprenne goût de vivre, retrouve son plaisir, son rythme, sa verve déchue, les enchantements de son essor… L’esprit suivra bien !... L’esprit c’est un corps parfait, une ligne mystique avant tout, le détour souple d’un geste, un message de l’âme, mieux à surprendre, à recueillir au bond, à l’envol de danse que sous accablants grimoires, marmonnerie de textes, contextes, bâfrerie d’analyse de poux, découpages de cheveux en mille, sports assis, migraines, remigraines et la suite, à dégueuler ce noir bastringue, noir sur blanc, tripes et
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boyaux morfondus de gravité, d’horreurs apprises immangeables, titubants malheureux navrés de bibliothèques, enlisés, suffoquants, affreux, sous glu de savoir, sous calcifiants amonts de fouasse, culturelle.
Ah ! la pourceaude pataugerie ! Ah ! qu’ils sont mornes à regarder ! à secouer ! à comprendre !...
Glués de la sorte, que voulez-vous qu’il en advienne, sans ailes, sans émoi, sans ferveur ? Brutes ou goujats, mufles partout, sournois d’usine, de cancres en boutique, ivrognes aux labours, bêtes à cinéma, passifs partout, de plus en plus ennuyeux, ennuyés, croulants, accablés ?
En chacun délivrer l’artiste ! lui rendre la clef du ciel !
Pensons à l’école française.
Que trouvons-nous ici, chez nous, de plus facile à faire revivre ? d’immanent… au ras du sol… Parmi les dons, les cadences… les sourires un peu… les moins oubliés… le petit espoir… la flammèche… vacillante certes… fumeuse déjà… mais enfin…
L’art ne connaît point de patrie ! Quelle sottise ! Quel mensonge ! Quelle hérésie ! Quel dicton juif !
[127] L’art n’est que Race et Patrie ! Voici le roc où construire ! Roc et nuages en vérité, paysage d’âme.
Que trouvons-nous en ce pays, des Flandres au Béarn ?... Chansonniers et peintres, contrées de légère musique, sans insister… peut-être une fraîcheur de danse, un chatoyement de gaîté au bord des palettes, et d’esprit en tout ceci, preste de verve et badinant… et puis doux et mélancolique… Je veux bien !... Tout est merveille et m’enchante et chante qui m’élève du sol !... de véritable nature des hommes qui sont nés de là… C’est le choix d’une fleur au jardin, nulle n’est méprisable… entre toutes nulle n’est vilaine, toutes ont leur parfum… Point de mines mijaurées !
Tout est sacré de ces miracles… les plus infimes accents… trois vers, deux notes, un soupir…
De cy l’on peut tout recréer ! les hommes, leurs races, et leur ferveur… Panser leurs blessures, repartir vers des temps nouveaux. Il faut retourner à l’école, ne plus la quitter de vingt ans. Je voudrais que tous les maîtres fussent avant tout des artistes, non artistes-cuistres à formules, abrutisseurs d’un genre nouveau, mais gens au cours du merveilleux, de l’art d’échauffer la vie, non la refroidir, de choyer les enthousiasmes, non les raplatir, l’enthousiasme le “Dieu en nous”, aux désirs de la Beauté devancer couleurs et harpes, hommes à recueillir les féeries qui prennent source à l’enfance.
Si la France doit reprendre l’âme, cette âme jaillira de l’école. L’âme revenue, naîtra Légende, tout naturellement.
Bien sûr il faudra tout l’effort ! Ne point labeur ménager !
Tant de scrupules et mille soucis ! d’application merveilleuse, une fièvre, une ferveur, peu ordinaire de nos jours.
Mais l’enfance n’est point chiche du divin entrain dès qu’elle approche des féeries.
L’école doit devenir magique ou disparaître, bagne figé.
L’enfance est magique.
L’enfance tourne amère et méchante. C’est elle qui nous condamne à mort. Nous y passerons.
Il n’est que temps ! Battons campagne ! Croisons contre l’Ogre ! Tuons l’Ogre ! Et tout de suite ! “Horribilus Academus” ! L’ogre brandisseur de Programmes ! Étreigneur ! Dépeceur à vif ! Dévoreur de petits enfants !
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— Dites donc votre Élite elle râle…
— Qu’est-ce qu’elle a l’Élite ?
— Elle dit qu’elle est pas contente !
— De quoi ?
— Des cent francs…
— Ben merde, c’est déjà joli !... C’est une thune d’avant 14 ! Vous vous rendez compte ! Faut souhaiter que ça dure les cent francs !... Je trouve ça déjà d’un libéral !...
— Elle dit qu’elle peut pas y arriver… que cent francs, c’est se foutre du monde, que c’est pas un revenu d’Élite, que c’est une paye d’ouvrier, d’un chassieux de bureau, d’un homme de pas aucune valeur ! Elle demande pour quoi vous la prenez ?
— Eh bien dites donc c’est un monde !... voilà l’élite qui s’insurge !... Alors c’est que l’honneur est en jeu !...
— Persiflez toujours ! Qu’est-ce que vous faites de l’ambition ? des délicatesses de l’élite ? de la façon qu’elle se vêt, de la manière qu’elle présente, chez elle et dans les salons, se nourrit, se chausse ?... D’où que vous sortez ? Vous avez pas vu ses pardingues ? trois pour l’été, sept pour l’hiver ?... Ses vingt-huit paires de bottines ? et les vernis pour le soir ? Les quatorze costards anti-crise ? Vous savez pas ce que ça coûte ?... et de souper un peu en [129] ville ? avec des élites comme elle !... des personnes posées ? de condition ? Mais ça coûte déjà vos cent francs rien qu’en vestiaire et cigarettes !... Vous y êtes pas du tout !... Vous voulez que sommairement vêtue avec ce qu’on mange aujourd’hui, elle attrape froid notre élite ?... qu’elle s’enrhume, qu’elle puisse plus sortir ?... qu’elle soye forcée de rester couchée ? chez elle ? à la diète ? y a déjà de quoi la rendre malade rien que de vos pénibles soties… Vous avez pas de but dans la vie vous !... vous avez pas d’ambition ! Vous pouvez rien comprendre à rien ! Vous songez creux, voilà tout ! comme tous les ratés ! Vous tuez l’ardeur ! l’entreprise ! Vous découragez les élites ! Voilà ce que vous faites ! et allez donc ! avec vos projets d’anarchiste ! Vous découragez les forts… C’est grave Monsieur, c’est très grave !... L’Élite c’est un raffinement… C’est un goût… c’est une atmosphère… c’est un certain luxe !… Que croyez-vous avec 100 francs ? Mais vous ne trouverez personne !... Vous ne voyez pas par exemple un Régent de la Banque de France à 100 francs par jour ? Non n’est-ce pas ? Un Directeur des Chemins de Fer à 100 francs de même ? moins cher peut-être que son lampiste si ce dernier est père nombreux !... Un gouverneur de Province à 100 francs par jour ?... Un grand Président des Trusts à cent francs ? pas plus ! Un Procureur de Tribunal à ce salaire misérable ? Vous n’aurez personne, je vous assure ! à 100 francs par jour !... que du déchet ! de la racaille !
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— Alors que vive le déchet ! vive ! et la racaille de même aussi !
— Nous sommes en pleine utopie ! À la quatrième dimension !...
— C’est bien ce que je pense ! C’est agréable ! C’est l’ensorcellerie même ! On voit les hommes comme ils sont dans le fond de leur tripe de salopes ! évaporés des discours ! ce qu’ils ont vraiment dans le buffet ! du lard ? des idées ? du pourri ? C’est là qu’on va voir ce que ça pèse non dans les mots, mais dans les faits d’amour de la France… l’enfiévrante passion du bien général… le culte patriote… le désintéressement sacré… les plus hautes [130] cimes d’abnégation… la foi dans la France éternelle… le brûlant désir de servir… Ah ! ça va être un bon moment ! On s’ennuyera pas une minute !...
— Mais ils vont tous démissionner ! Ils voudront jamais se soumettre !... L’Élite c’est bougrement fier !...
— Démissionner ?... Je crois pas… C’est pas des gens qui démissionnent… Ils comprennent pas la raison. Ils comprennent que leur nombril. Ils le trouvent très bien, extraordinaire… Ils en sont heureux au possible… Tout le reste c’est que de l’injustice…
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L’Élite n’est-ce pas c’est Exemple ou alors c’est rien du tout. L’exemple c’est de manger comme tout le monde, pas moins bien sûr, mais pas plus. L’idéal du parfait gueuleton, du dîner d’état-major, sauvera pas la France. Je vois pas beaucoup d’autre idéal dans l’élite actuelle. Manger finement, à volonté, le tout arrosé dive bouteille, à température, et nectar, rots appréciatifs et Vermot.
La tripe déesse des bourgeoisies.
Vous comprenez que le peuple qu’a déjà des sérieuses tendances vous lui montrerez pas deux fois les manières d’élite… Vous pourrez toujours, belle gueule, lui recommander les hautes lectures, les dissertations édifiantes, la sublimation de soucis, la fréquentation des classiques, ils vous enverra rebondir, il verra plus en vous que la panse, le foie gras, il vous pensera plus qu’en foie gras, jamais fatigué des jeux de table, pistant encore semaines et dimanches les fins traiteurs, les hostelleries, à travers guérets et campagnes, à la chasse d’auges exorbitantes, adulé des restaurateurs, en autos douillettes, à la quête d’autres venaisons, de mieux en mieux cuisinées. Kilomètres « 115 »… « 330 »… de pourlècheries, d’autres provendes, d’autres foies gras, chantant ravi, extasié, porc suprême motorisant. Grand Menu, Bible de la France… Voici [132] l’exemple pour le peuple, la réclame vivante au foie gras, exaltante à miracle, épique, M. et Madame Oie-Cochon.
Qui dit mieux ?
Ah ! oui mais dites donc y a pas que ça ! Notez aussi je vous en prie : Fête pour l’Esprit ! Bonne chère ! table joyeuse ! l’Esprit festoye à mille facettes ! l’Élite étincelle ! Verve pétille ! Vous n’y pensez pas, morfondu ! Mousse champagne ! et facéties !
Oh ! la menteuse ! la truie nitouche ! Rien de plus banal qu’un gésier ! le ruminant en nous, visqueux, l’antre Tripe, piteux au regard, gras à l’écoute !... L’esprit ne trouve rien du tout !
Qui plantureusement soupe et dîne, deux fois par jour, trouve à digérer tel malaise, tel aria de ventre que tout son esprit disloque, astreinte de pancréas, bile de feu, chyle et boyasse distendus, muqueuses dévorées de chloride ! Pauvre sagouin tout saccagé d’expulsions de gaz, tympanique partout, tambour brimé de convenances, surpasse un moteur en péteries, d’où l’innommable promenade, de sites en bosquets du dimanche, des affolés du transit, à toutes allures d’échappements, de Lieux-dits en Châteaux d’Histoire. Ça va mal !
Il faut faire quelque chose quand on souffre.
J’ai pour cela une petite formule, pour ces occasions si pénibles, dont je me sers dans la pratique, que je recommande aux personnes qui savent ce que je veux dire, que digérer c’est
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pas badin sitôt que les gaz se forment, que c’est pas la question de l’esprit, d’élite ou d’autres joujoutes, que c’est question d’être soulagé.
Voici ce que je préconise !
Poudre magnésie calcinée 0 gr. 20
Charbon végétal 0 gr. 50
Pour un cachet n°30 :
Deux de sorte après chaque repas.
Pour conditionner mieux encore, rapproprier le tractus, reverdir l’usage, le sujet se trouvera bien d’une purgation légère deux fois par semaine au réveil, de sulfate de soude, [133] une cuillérée par exemple, dans un demi-verre d’eau tiède, cuiller à dessert il s’entend.
Mais l’esprit n’est rien de ceci.
Il n’a que faire en ces misères.
Il n’est pour rien dans cette affaire.
Laissons-le hors de débat.
Pour ce qu’il en reste.
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On est pas des Saints !
Mais justement ! Il en faut !
Des élites comme ça dévorantes, des bâfreurs, des accaparants, on en a vraiment pas besoin. Puisque leur force c’est l’esprit, elles doivent bien jeûner un petit peu, de temps à autres, les élites… Je vous dis pas qu’elles doivent vivre d’eau claire et de salsifis tamisés, mais tout de même il faudrait qu’elles songent qu’elles sont pas là que pour le lard et les massages sous bains tièdes. De quel côté qu’elles se trouvent ? On voudrait savoir ? Côté Ariel ? ou Caliban ? Ondes ou haricots ? Aquilons ou gaz ? Ça serait à choisir et tout de suite… L’heure est aux purifications, la vogue est à l’Égalité. En ont-ils joué nos maçons ! pavoisé, ceint nos édifices, ensorcelé nos monuments ! il fallait bien que ça aboutisse un jour ou l’autre, que ça descende dans l’existence, l’Égalité.
Égalité devant la faim, pour tous les vivants la même chose, les 3 000 calories Standard, pour le génie, pour Beethoven, comme pour Putois Jules, terrassier.
L’égalité physiologique, l’égalité devant le besoin, la damnée matière essentielle, une fois pour toutes, le couvert, la gueule, les tatanes, le lait des enfants, le repas unique, s’il le faut, mais la même tambouille, la même chaleur pour tout le monde, plus de cloches, plus de pansus, des qui la sautent, d’autres qui s’étouffent, qu’on en sorte, qu’on en parle plus, que ça soit réglé une fois pour toutes. [135] Plus de tergiverses, plus de périphrases. Le ticket humain d’existence.
De la diversité bien sûr, des petites fantaisies personnelles, mais toujours dans les limites des 50-100 francs “pro die”, plus d’accaparements possibles, d’organisation de la rareté. Finis les Doges du Marché Noir !... les Ducs de la Laine, du Babeurre ! L’esprit prendra tout son essor quand on parlera plus de la mangeaille, ni des pull-overs superfins, que ça sera plus un problème et surtout un motif d’envie, de haine, de fureur jalouse.
Vous tenez au respect du peuple, bâfreur infini ? alors faites pas tout de suite comme lui, vous ruez pas sur la nourriture ! Comment vous voulez qu’il vous croie avec vos prétentions d’élite, vos prééminences de l’esprit quand il vous voit tout cochon ? de groin toujours en frémissences ? ça résiste pas !... Il hurle au crime c’est fatal ! il pense plus qu’à vous foutre en l’air, vous secouer la musette, il a envie aussi de tout ça, du repas d’ortolans, des soles béchamel, du petit bourgueil fruité comète. C’est tout à fait dans sa pointure.
Il révère pas tout spécialement on Kil-Calemdot (je parle des temps-prospérité !). Il est du cornet lui-même ! Vous vous tenez comme des dégueulasses, il prend son modèle comme il le trouve. C’est vous l’élite, c’est vous l’exemple. Tant pis pour vous !
Pour le juif n’est-ce pas c’est tout cuit. La propagande est là toute faite. C’est plus que des portes ouvertes.
Et maintenant que tout est préparé, attendons la suite.
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Un pleur sur le Parlement.
Est-il mort ? est-il vivant ? On ne sait guère. Be or not… Les membres éparpillés s’agitent… Que veulent-ils au fond ? Mais bougre Dieu garder leur place !... Cela s’arroge de haut vocable… L’intérêt passionné du Bien Public !... les Devoirs sacrés de la Charge !... toutes les ferveurs au dévouement !... Mais en un mot comme en dix mille cela s’appelle : Boeuf avant tout ! Vous voyez un petit peu Médéme… Madame épouse député… de retour à son bled natal… déconfite avec son viré… Vous voyez ça chez la maman, au dîner de famille ?... les gueules… avec les oncles… les cousins… Vous voyez un peu les sourires… Les échanges de petites allusions…
Maintenant que tout le monde paye son chemin de fer…
Ah ! On tuerait pour beaucoup moins !... On assassinerait le bourg entier, la circonscription, l’adversaire, les supporters, le président des jambes de bois, le tambour municipal, trois cents pêcheurs à la ligne, tout le Conseil général, les sonneurs de la Saint Maclou, et tous les cocus du canton, pour un mot pareil !
Bande de mendigots ragoteux ! trouilleux fripons ! sacs et cordes ! frelons voyous ! sacs à vin ! haut-le-coeur ! manches ! cacas ! larves à bistrot ! inutiles ! horde ! bulleux décatis ! Servent plus à rien ! rien du tout ! qui votent [137] plus à rien du tout ! Oh ! la racaille ! Ces puants ! En voilà qui perdent bien la France ! Charognes responsables ! Citoyens sans urnes ! Chiures d’eunuques ! Ah ! Loge de ma vie ! Détresse ! Il pleut sur la République !
Je veux bien qu’il y a les deux ans “d’avance”… que c’est tout de même une jolie fleur 180 000 francs comptant… que ça permet de voir venir… Tout de même… tout de même… Vous savez… trois ans ça passe vite ! et trois ans dans l’inquiétude !... dans les malheurs de la Patrie !... d’où que ça remue… que ça vibrionne… que c’est du grouillement sans pareil… à travers les ruelles et la ville… Ça vous a des drôles de relations 2 200 parlementaires… dans l’occulte comme dans l’apparent… dans le clergé comme chez les cachères… que c’est des champions de l’entregent… du démerdage superagile… vertigineux aux intrigues… des fulminates pur le culot… complotiques à perte de souffle… C’est à pas croire ce que ça toupille, virevolte en tout sens, enlace, serpente, carafouille, barate, fricote, contamine, dégueule, jusqu’à l’épuisement, régurgite encore, rebourne, un Député disponible qui veut pas se trouver étendu après les deux berges de défiance…
C’est pas de la grande dignité mais c’est de la bonne moeurs bien française que c’est pas encore suffisant d’un coup de pied au cul pour se dire que votre tapin est mort ! qu’il faut tout de même autre chose et même trois quatre cent mille victimes pour se dire que tout est perdu et même deux, trois, quatre pieds au cul ! qu’il faut des choses bien plus sérieuses, que tout ça prouve rien du tout, que la plus grande meurtrissure que puisse souffrir un amour-propre c’est
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de voir un autre dans votre tapin qui vous a bluffé d’en sortir, pendant qu’il héritait en douce du lit de la veuve et des afurs… Ah !
Ça alors vraiment y a de quoi revivre ! rien que pour ratatiner ce vautour ! ce crème de fumier. Y a de quoi sortir de la tombe !
C’est ça qu’on va assister, des règlements post mortem, des guerres de cadavres.
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Tout le procès des Templiers est à refaire, pour les Juifs et les Francs-Maçons.
L’autre jour une maîtresse phrase dans un journal d’opinion.
« Les citoyens de ce pays (français) ne se laisseront pas facilement arracher leur bulletin de vote. »
Oh ! l’astucieux ! la bonne pièce ! Je cause ! Renoncer à ce bon suffrage ? Rien ne va plus ! Mais c’est monstrueux ! Vous voudriez pas ? Politicien égal maçon, maçon égal chien de juif… Il faut ce qu’il faut… République ou plus république ! La continuité s’il vous plaît ! « Je maintiendrai ». Devise royale et de Hollande. Rénovation du parlement ? À votre aise ! Tout ce que vous voudrez ! Mais d’abord qu’on vote ! Nom de Dieu qu’on vote !
Élection égal Baratin, égal achat des ahuris, égal flagornerie des foules, égal Bistrot empereur des Rots, égal Français “premier du monde”, égal noyade en vinasse, égal Grande Presse et Ratata, grande radio, égal grande ribote des votants, égal la folle foire d’empoigne, égal viande saoule à discrétion, égal Parlement de Laquais, commissionnaires de cantons, laquais d’enchères, laquais de Loges, laquais de juifs, laquais de tout ce qu’on voudra, laquais sonores, laquais d’ambassades, laquais à toutes sauces, laquais éperdus d’astuce, à ramper, bramer, farfouiller, boîtes et ordures en tous genres, valets de pied, valets de main et, s’il le faut, d’assassinat, en tous styles, [139] singuliers, collectifs, sur terre, dans l’air et sur l’eau… à volonté des maîtres occultes, livraison à l’heure, au sifflet, selon le climat, la saison : toutes hécatombes en tous genres, la France en tige, en fleur, en herbe, fauchée selon la méthode, les clauses du véritable pacte, le seul qui importe, le seul respecté : Vote aux Aryens, Urnes aux juifs.
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Suffrage universel ? Mais oui ! tout à fait d’accord ! Seulement si vous permettez : pas de charrue avant les boeufs ! Éloignez d’abord le juif ! Il a tous les atouts en mains, le pognon et le revolver.
Si on joue bien sûr qu’on est faits ! Cela va de soi, tout frits d’avance. Souvenez-vous du vase de 36 ! on le boit encore au Front Populaire ! le philtre du youtre ! Et c’est pas fini ! Il est amer ? Je vous le fais pas dire !
Communisme ? À ma manière ? Mais certainement ! Bien entendu ! Seulement si vous permettez : Pas de charrue avant le boeuf ! Virez le juif d’abord ! Il a tous les leviers en mains, et tout l’or et toute l’élite ! Si vous en tâtez il vous coiffe ! c’est réglé dans l’heure ! Tous les cadres sont prêts, les affiches, il étouffe, il accapare tout. Vous respirez plus. Simulateur, fainéant, sadique, bouzilleur, queutard, négroïde, il sera inapte à rien construire, il sera bon qu’à tout torturer, sabouler la crèche, calcer les mignonnes, et puis c’est marre et puis c’est tout. Le parasite en folie. Tout le reste c’est des mirages, faisanderies, impostures de youtres.
Ça sera le coup de l’Espagne, mille fois pire, et pour la peau, qu’une anarchie.
Quand tout sera plus que décombres, le nègre surgira, ça sera son heure, ça sera son tour, peut-être avec le tartare. Le nègre le vrai papa du juif, qu’a un membre encore bien [141] plus gros, qu’est le seul qui s’impose en fin de compte, tout au bout des décadences. Y a qu’à voir un peu nos mignonnes, comment qu’elles se tiennent, qu’elles passent déjà du youtre au nègre, mutines, coquines, averties d’ondes…
C’est la forêt qui reprendra tout, la géante, la tropicale, et le Bois de Boulogne et vos petits os, calcinés, pour rien, on peut le dire, la première chose vraiment gratuite que vous aurez faite, un cataclysme pour des prunes.
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S.O.S.
Plus de tergiverses ! Plus d’équivoques !
Le communisme Labiche ou la mort ! Voilà comme je cause ! Et pas dans vingt ans, mais tout de suite ! Si en on arrange pas un nous, un communisme à notre manière, qui convienne à nos genres d’esprit, les juifs nous imposeront le leur, ils attendent que ça, on sera tombés dans leur traquenard, alors finish le Jésus ! les jouxtes casuistiques, les tortillages de croupions, les branlettes d’éperdus scrupules ! Ce sera une tout autre musique ! en plein Sages de Sion ! dans la Vallée des Tortures ! vous m’en direz des nouvelles !... en plein vivarium dévorant, scolopendres, crotales, gras vautours, qu’on aura pas assez de lambeaux après nos carcasses pour régaler tout le bestiaire et parvenir de l’autre côté, voir la fin des réjouissances.
Vinaigre ! Luxez le juif au poteau ! y a plus une seconde à perdre ! C’est pour ainsi dire couru ! ça serait un miracle qu’on le coiffe ! une demi-tête !... un oiseau !... un poil !... un soupir !...
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Conseiller national 8 833 francs par mois
Chômeur national 420 francs par mois
Femme de Prisonnier 360 francs par mois
(soldat national)
Vieillard indigent 120 francs par mois
(assisté national)
Dépêchons-nous mais attention ! pas de fausses manoeuvres, pas de faux-fuyants ! La justice et absolue ! Sans justice plus de pays possible ! Abolition des privilèges ! un 89 jusqu’au bout ! Réussi alors, pas au flan !
Sans justice et absolue, plus de pays possible, plus de Patrie, plus d’Armée Française, plus qu’une horde d’empoisonnés dans une aventure dégueulasse, des tire à hue et à dia, une sournoise racaille jacassière, la guerre civile électorale, permanente, fuyante, grimacière, alcoolique, une basse peuplade de pillards, anarchistes opportunistes, paysans reniés de leurs vaches, désaxés, pervertis voyous, qui veulent tout prendre et rien donner, jouir contre tous, rien sacrifier à la cause commune, coriaces, rapaces, bavards, cyniques, plus à prendre par n’importe quel bout, avec du miel ou des pincettes, un hideux ramassis de bâtards, sans foi, sans scrupules, sans musique, qu’éprouvent plus que des furies foireuses pour des trucs de plus en plus bas, des mobiles de chiens aux ordures.
Voilà où gît l’homme actuellement, vous vous rendez compte du travail ?
Avant de lui causer racisme, de sujets qui touchent à l’âme, faut d’abord l’opérer de sa haine, lui récurer sa jalousie. C’est pas une petite affaire. Ça se fera pas tout seul, on est deux, le bourgeois et lui, en siamois. C’est le [144] moment solennel où faut que Dieu descende sur la Terre. Qu’on voye un petit peu sa figure.
Arrière les phrases ! les salades ! Vous êtes d’accord ? oui ou merde ? On caresse pas ! On exécute ! Si vous refusez alors tant pis !... Vous voulez vous mettre aux “cent francs” ou vous voulez pas ? C’est le dilemme, c’est la souffrance… C’est l’oeuf de Colomb. Il tient pas en l’air l’oeuf tout seul. Faut lui casser un peu son bout. Y a pas à biaiser. C’est ainsi le prix de l’équilibre dont causent toujours les personnes dans les occasions émouvantes, c’est la justice devant le pognon, c’est pas autre chose et d’abord ! C’est pas midi à quatorze heures !
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Tout ce que vous lui direz au peuple à l’époque actuelle, si vous lui parlez pas des ronds, d’abord, envers, par-dessus tout, ça tombera à plat, en vesse, vous aurez aucun écho, vous aurez pas la catalyse, le ronron des joyeuses reprises, le sourire des convalescences, vous aurez flûté pour re-rien. C’est pas de médecine qu’il s’agit, d’onguent comme-ci, miton-mitaine, c’est de la grave opération. Il est noué, il est buté, il est au caca votre malade, il veut plus écouter rien, le juif l’a ensorcelé, l’a bourrelé de vindicte sociale, il dégueule le fiel jour et nuit.
Voilà comme il se trouve.
Il est tout vous mais à l’envers, il est de l’autre côté de la médaille, l’envieux contre avare.
Solidarité impossible sans l’égalité devant les ronds, d’abord. On s’occupera de l’esprit ensuite, et de la famille, et de la patrie, et du racisme si vous voulez, et de tout le bazar et son train… Tout ça c’est que de l’accessoire, du colifichet, des entourloupes plus ou moins… Voilà ce qu’il pense le bon peuple et vous l’en ferez pas démarrer… Le peuple il est tout sournois, comme vous devenu et bourrique, et méfiant, et lâche, il est passé par les coulisses, le juif lui a montré les trucs. Jadis il était homme de foi, et puis homme de force, après ça devenu homme de main, à présent il est homme de queue, critique et ragoteux partout.
[146] Ça suffit plus de se battre les flancs pour lui faire renaître l’enthousiasme, il faut une autre pièce au programme… la fleur des sublimes sentiments… Propagande par l’espoir est morte… C’est tout de suite qu’il veut que vous crachiez au bassinet rénovateur… et de tous vos ronds, pas qu’une obole… Il veut voir ça de ses yeux vu… et pas du pour, des bons de Bayonne, mais du véritable coquin pèze trébuchant, valable au comptoir !
Tout ce que vous lui raconterez pour proroger l’échéance il y croira pas, pas plus qu’au Secours National, ou au quart d’heure des filles mères ou au Code des eccetera… Tout ça c’est bien cuit, repassé. Il croit plus à rien.
L’incrédulité est totale… Le prolétaire il revendique, il s’occupe pas de vos histoires, il croit qu’à son ventre, il croit que vous défendez le vôtre, et puis c’est marre et puis c’est tout, que tous les appels au bon coeur, aux forces morales, à la beauté des principes, à la réunion des Français, c’est encore que des entourloupes pour abuser de son ignorance, que ça cache qu’une foison d’arnaques des saloperies à plus finir, des nouveaux condés encore pour noyer le poisson, pour le faire rebosser à l’oeil, pour vous régaler de sa faiblesse, pour secouer encore des milliards au nom des sublimes entités, de la France chérie et du Gland, que vous vous payez bien sa fiole, mais que vous le prenez pour un autre et qu’il les a retournées de partout et que c’est voilà pour vos fesses !
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Racisme, patrie, beauté, mérite, abnégation, sacrifesses, et barati et barata !... Il s’en fout tout ça dans le même sac et dans la merde et bien profond. Grand avis aux amateurs ! C’est des choses enfouies pour toujours, voilà ce qu’il pense, l’état d’esprit.
D’ailleurs le Dr Mardoché passe derrière vous, soyez tranquille, repique les doses nécessaires de jour et de nuit, il entretient la virulence, il regarde pas aux frais, rien qu’en France par ces temps critiques, ça doit être du milliard par jour.
Après ça vous pouvez y aller, avec vos évasives salades, pour renverser les opinions ! édulcorer les amertumes ! l’autre qui promet du substantiel rien que du substantiel ! [147] et tout de suite ! Ah ! c’est du coup à la Saint Thomas… Il veut toucher tout le prolétaire. C’est un malade d’objectif…
« Vide Thomas… Vide latus… Vide pedes… »
Il veut toucher à vos ronds, il veut les compter avec vous…
Y a que ça qui peut le remettre en route… votre pognon chéri…
C’est pas commode à arranger les rénovations nationales et la conservation des sous.
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Ah ! C’est un hiver rigoureux… ça on peut le dire… la Seine va charrier des glaçons… On s’y attend… J’ai vu ça du Pont de Bruyères… si ça siffle !... la nature n’est pas clémente pour les personnes dans le besoin… Une bise !... Une rigueur !... la petite montagne d’Argenteuil en est toute gelée… avec son moulin… Elle arbore grand manteau de neige… la traîne éparpille… enveloppe les maisons, poudre les toits… trempe à la rive… émiette à l’eau… à grands remous passant à voltes autour des arches… Ah ! c’est un hiver rigoureux ! la plaine en nappe jusqu’aux remblais loin, loin là-bas étale tout son blanc… joue à la russe au vent des steppes… à sifflants tourbillons dansants et flocons et poudres…
L’usine toute au froid dressée brandit au ciel ses quatre tours, effilées, plus hautes que les nuages, en plein flamboyement… demain il fera encore plus froid… c’est dans l’air, dans le rouge là-bas, la grande déchirure des mirages… aux crêtes du Mont Valérien…
Oh ! comme tout ceci accable le tordu cyclo, acharné à vent debout, époumoné à sa fourche, morveux, les jantes en ficelle, quatre poireaux dans son tender, arrachés, valsant digue dong… de rigoles en fondrières, de pavés en flaques.
[149] Il peut plus, il met pied à terre, il va renifler au parapet, il se mouche. Il réfléchit contre le vent. Ça lui prend la tête, il ose plus bouger de froid. Ah ! il faut passer quand même ! Moi, j’ai mes fonctions de l’autre côté, j’ai des choses à faire, on peut pas dire le contraire… Je suis attendu, et pas par une, vingt personnes !... peut-être une trentaine… Ah ! Je me fais couper la gueule aussi par ces tranchants d’atmosphère, qu’arrivent à toute vitesse glaciale… Je dépasse le cycliste.
Voici Divetot mon confrère qu’arrive juste dans le sens inverse… Il a fini lui son office… J’aime toujours bien le rencontrer… d’abord c’est un excellent homme et puis distingué, on peut le dire… et puis un savant dans un sens… Il a fini lui ses visites… il a distribué tous ses bons… c’est à mon tour à présent, de reprendre l’infirmière, le tampon… de faire de la peine à personne… d’obliger tout le monde dans le malheur. Ah ! C’est pas commode, ni propice… vu la rareté des transports… les pénuries d’arrivages, le hic des médicaments… le lolo qui vient plus du tout… because les chemins de fer qui déconnent, qui trouvent plus à se réchauffer… et le susuque qu’est du Nord qui veut plus descendre… et les beubeurres qui sont à l’Ouest qui veulent plus entendre rien, qu’on a pas vus depuis des semaines… la médecine devient difficile quand les malades mangent presque plus… Ah ! il me remarque aussi Divetot que ça devient vraiment ardu… et c’est un homme bien pondéré !... que les parents se rendent pas compte du fond des choses, que du lait en boîtes y en a plus… surtout le sucré qui venait de Suisse… de la Suisse ils s’en foutent les parents, ils y croient pas à la Suisse, c’est leur gnière qui les intéresse, ils vous l’agitent juste dessous le nez pour qu’on se rende compte comme il est froid, comme il est blême, et qu’il tousse, et sans chaleur… vu
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qu’y a pas eu un dé de carbi dans toute la cagne depuis six semaines… et que ça peut pas durer toujours… Que c’est pas le sirop qu’arrange tout, même le Dessessartz qu’est parfait, de quel secours ! maniable, calmant, l’irremplaçable remède… mais pour guérir au Pôle Nord !...
Et les vieillards qui refroidissent fatalement plus vite que tout le monde… vu qu’ils sont déjà presque gelés… [150] qu’étaient si contents de leur tisane… comment qu’on va leur réchauffer ?... leurs rhumagos ?... leur bourdaine ?... C’est des problèmes qui dépassent l’homme… Divetot en était bien d’avis… bonne volonté ne suffit pas !... ni la science, ni les connaissances… y a des fatalités qu’arrivent… qui sont rigoureuses et terribles…
Je suis toujours content de voir Divetot… On se rencontre pas assez souvent… c’est vraiment un coeur sur la main, et puis d’excellent conseil, et affectueux, et puis sensible aux Belles Lettres, et puis de riche expérience. Il me ramenait toujours en auto au temps où ça roulait encore…hélas tout ça est bien fini… On va-t-à pied et pas plus fiers… on peut le dire… C’est rigoureux… on bavardait de choses et d’autres comme ça sur le pont, dans la bise… On est ainsi, nous les médecins… On est toujours assez bignolles… on fout son nez un peu partout… ça me plaît bien les tours d’horizon… les aperçus politiques… lui-même il déteste pas… ça grise le froid et puis de causer, surtout là-haut dans les zefs aigres… Frappé l’aquilon ! Il m’est sympathique Divetot… et je crois que c’est réciproque… Je lui attire son attention… une idée qui me passe… Je luis fais : « Vous entendez pas ?... Taa !!!... too !... too !... too !... too !... too !... Taa !... Taa !... comme le vent d’hiver rapporte ? »… Je lui chante pour qu’il entende mieux… la ! fa ! sol ! la si do ! la ! Do ! qu’il entende bien tout l’appel, do dièse ! sol dièse !... bien entendu !... fa dièse mineur ! C’est le ton ! Le Charme des Cygnes… l’appel, ami ! l’appel !...
— Magnifique ceci Ferdinand ! magnifique ! Somptueuse musique !... Il me contredirait jamais… Mais tragique !... Tragique je le trouve ! n’est-ce pas… Ah ! n’est-ce pas ?...
Sensible Divetot, oh sensible !... et bienveillant !... vraiment un homme de qualité !...
— Oui que j’ajoute… c’est tout en l’air !...
— Oh ! Ferdinand vous êtes bien sûr ?...
Il doute un peu de ceci…
— Le Destin Monsieur ! le Destin !...
Il me fâchait son doute. Je m’impatiente finalement…
[151] — Vous voyez là-bas ?... la plaine… après la Folie… Charlebourg ?... les flocons s’engouffrent !... plus loin encore ?... tout au glacis ?... virevoltent !... tout en écharpes… et puis… s’enroulent… Qui bondit là ?... de linceul en linceul… ah ?... se rassemble ?... la ! fa ! sol !... la… si… do !… too !... too !... je n’y puis plus rien !... Too !... Too !... tant pis ! mon ami !... Tant pis ! que le charme joue !... too ! too !... Chimères ! voilà ! Chimères !...
Nous partîmes à rire tous les deux tellement la neige tourbillonnait… à vertige… à furieux volutes… à nous aveugler… Nous fûmes éloignés l’un de l’autre… de vive force… Je poursuivais mon chemin à contre bourrasque… Il me criait encore de loin à travers la neige… « Les bons sont sous le tensiomètre !... » Nous avions là notre cachette… « dans le tiroir de gauche ! »
C’est exact y avait du monde… une foule à la consultation… une clientèle vraiment fidèle… une, deux, trois, quatre ordonnances… et puis un Bon… c’est le rythme… un… deux… trois Bons… une ordonnance !... C’est la cadence depuis l’hiver… de moins en moins d’ordonnances… de plus en plus de bons… chaque fois un quart… un demi-litre… je me fais prier énormément… J’ai la panique du téléphone… que ça sonne, qu’il y en a plus… que j’ai donné tout le lait de la ville… à mesure que la gêne augmente de moins en moins d’ordonnances… de plus en plus de bons… 25 morceaux de sucre… un petit seau de carbi… que la misère s’arrête plus… qu’elle augmente… qu’elle recouvrira bientôt tout… et la médecine à la fin… qu’elle en laissera plus du tout…

 



La 5eme et dernière partie du pamphlet de Céline 

"LES BEAUX DRAPS" se trouve ICI

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FELER Alain 24/11/2006 00:02

Merci beaucoup d'avoir pris la peine (et le risque) de publier gracieusement ces textes rares, dont je ne connaissais que Bagatelles. Evidemment ils sont à juste titre controversés et même honnis, mais je n'en étais pas moins irrité qu'ils soient difficilement et coûteusement accessibles. Je vais essayer de les lire maintenant, ce qui m'a autrefois été bien difficile pour Bagatelles, que j'ai trouvé à plusieurs reprises révoltant au point d'abandonner trop tôt. Mais Sade aussi est révoltant, et n'en présente pas moins un intérêt certain et reonnu. Merci encore