"LES BEAUX DRAPS" de LOUIS FERDINAND CÉLINE (5eme partie)

Publié le par Zoso

 

LOUIS FERDINAND CÉLINE



LES BEAUX DRAPS

5 eme et dernière partie

Un, deux, trois petits mômes à la file, tout secoués de coqueluche… qui sont en cocons dans leur laines… et puis une octogénaire avec sa nièce qu’est en chômage… elles vivent ensemble en pavillon… la vieille elle arrête pas de trembler… ça la tient depuis l’autre dimanche… qu’elle a essayé de sortir… d’aller à la pompe… c’est pas naturel comme elle tremble, c’est une grelottine incroyable pour une carcasse aussi frêle… elle fait trembler toute sa chaise… ma table auprès… les murs… la porte… Je cherche un peu d’où ça peut venir… elle en chante, elle en [152] crierait presque, tellement ça la secoue son catarrhe, son âpre emphysème… Ça fait trois jours et trois nuits qu’elle tremble ainsi de cette façon… qu’elle secoue tout dans leur bicoque… elle peut plus dormir du tout… elle tient sa nièce réveillée… Elles demeurent en pavillon de bois… « Bai addrabé befroid dehors ! » Elle a plus de dents forcément… « bai bebans bfais bfroid aubsi !... » C’est la tremblote qu’arrête plus… C’est comme ça à quatre-vingts ans… Une fois qu’on en est saisi… Ça vous prend, ça vous lâche plus… « Ça suinte chez nous en glace des murs… faudrait mieux qu’elle meure que de souffrir comme ça… » elle m’explique la nièce les choses… elle est butée, toute réfléchie, elle demande la paix ou du charbon… que ça finisse mes bons conseils si je peux pas la réchauffer… elle en veut pas de mes cachets, de mes frictions non plus… à l’alcool… pourtant proposées bien aimable… Elle en veut plus de la gentillesse, elle veut du charbon et du pain… « Tontine elle est pas malade, elle a faim, elle a froid c’est tout… elle arrêtera pas de trembler tant qu’elle aura pas de charbon… » C’est du charbon noir qu’elle veut… du charbon qui brûle dans les poêles… et puis un peu de lait et de sucre… Je veux pas l’avoir sur la conscience… je me fends encore de vingt-cinq kilos… C’est pas du tout dans le règlement… Je fais des entorses à qui mieux mieux…
Je suis hanté par le téléphone…
Encore des mères et puis des filles et puis des pères et des cousins… des désolés, des sûrs d’eux-mêmes… des qui boitent… qui toussent… qui la sautent… qui supportent ça plus mal que bien… Ah ! je prends tout, j’ai le sourire, de l’avenance… des habiletés… j’ai le pardessus aussi… on expire de froid dans le local… le à zéro passe comme il veut… il fait le tour de nos cloisons… Tout sournois à vent coulis…
Allons ! C’est fini tant bien que mal… la nuit tombe, estompe à présent les gens et les choses… ils sont partis souffrir ailleurs… chez eux… J’ai pas pu en dériver plus d’un… deux… sur l’hôpital… Enfin grêle le téléphone… je tressaute ! je bondis !... C’est la catastrophe !... C’est rien !... les noms seulement des défunts… ceux de ma [153] tournée de chaque soir… s’ils ont vraiment le droit de laisser ça… de nous quitter pour de bon… de nous fausser compagnie… « mort » c’est vite dit !... Je vais voir ça… si ils sont sages… bien sages, impeccables… je délivrerai leur billet… le billet pour s’enterrer… Je délivre celui-là aussi… Rien ne m’échappe. Je suis Dieu assermenté… Ça peut demeurer loin un mort !... Tous aux confins de la commune… tout en bas presque à la plaine… on a beau connaître… c’est vache souvent à se retrouver… surtout à présent sans lumière… rue des Bouleaux-Verts… ça va !... une petite montée… la passerelle… rue des Michaux… tourne à gauche… puis un sentier… Là ça devient que des zigs zags… on se fourvoyerait facilement… « Venelle des Trois-Soeurs »… c’est plus loin encore… « Impasse du Trou-de-Sable »… Plus loin, tout là-bas, au fond, c’est Villemomble… Le vent a repris, il est dur… il brasse la plaine, il ronfle, il bouscule… je quitte plus mon sentier… attention !... C’est pas encore là… plus bas… ça dérape… c’est tout verglas… champs inondés… on se fracturerait la colonne que personne vous entendrait… C’est vraiment un bout du monde… ah ! maintenant je me rapproche… « Ruelle des Bergères »… Oh ! ce froid… ça vous arrive en pleine trompette… ça souffle du tonnerre de Dieu !... La neige vous ferme les carreaux… la guerre c’est vraiment infect, c’est une époque de damnation… la preuve que la nature se dérange, qu’elle fait crever l’homme en frimas…
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Je suis sûr que ça doit être ici… je gueule dans le noir… je me fais connaître… Ah ! on répond !... C’est la voisine… c’est d’à côté que l’on ouvre… la voici !...
— Mais elle est pas là docteur…
— Elle est pas là ?... Mais je viens pour un décès…
— Un décès ?... Elle est pas revenue !...
— Pas revenue ?...
— Elle est pas morte… elle est pas partie…
— Pourtant on nous a prévenus…
— Ah ! C’est une erreur… c’est pas nous… On est ses voisins… On la voyait tous les jours… Elle part comme ça de temps en temps… elle dit qu’elle s’ennuie…
— Alors qui donc a prévenu ?
— Oh ! ça j’en sais rien !...
[154] — Elle est partie depuis combien de temps ?
— Ça va pas faire une dizaine de jours… Souvent elle part que pour un soir… c’est pas souvent pour si longtemps… c’est une personne originale… Y a pas de froid qui tienne !... vent ni brume !... elle part et puis voilà tout ! C’est la musique qui l’entraîne… qu’elle raconte !... Nous on entend rien… elle vient nous trouver, elle chantonne… on sait tout de suite ce qu’elle va nous dire… « Mes enfants je pars ! » Ta !... ta !... ta !... la voilà partie !...
— À son âge ?...
— C’est une belle santé !... elle va se promener qu’elle annonce… elle nous avertit toujours… la voilà en route !... 86 ans !... comme ça toute seule… sans chien, ni chat… avec sa canne, sa mantille, et puis son falot !
— Par ce froid ?
— Pas de froid, ni de gel, ni de diable qui vaille ! son air lui chante et c’est fini ! Elle dit au revoir bien gentiment… et puis à son âge elle se dépêche… on la voit traverser là-bas toute l’étendue… et puis au fin fond de la plaine… elle disparaît… sa petite lumière qu’on dirait souffle !... Elle a beaucoup voyagé d’après ce qu’elle raconte… Elle a été paraît… en Chine… en Indochine… encore plus loin… qu’elle a raconté… Elle voulait plus rester chez elle… Soi-disant qu’elle respirait plus… que ça la faisait mourir à force… Surtout depuis la guerre… avec tous les volets fermés… Elle voulait revoir ses amis… qu’étaient là-bas soi-disant… là-bas ?... on a jamais su !... pour ça elle traversait la plaine tous les soirs vers les minuit… elle entendait la musique… d’après son idée… que c’était « gai là-bas chez eux ! »… qu’on « s’amusait bien »… Elle vivait seule dans sa maison… Mais elle était pas malheureuse… la Soeur venait souvent la voir… elle manquait de rien… Elle attrapait sa lanterne et hop ! qu’il aurait plu à seaux ! en avant ! en route !...
— À son âge c’est extraordinaire…
— Fallait pas la suivre… Elle s’en allait vers Gennevilliers… Elle rentrait sur les trois, quatre heures… au petit jour quelque fois… elle était toujours bien aimable… mais elle suivait son idée… C’était l’amusement sa marotte… « Ils s’amusent là-bas vous savez… ils [155] s’ennuient pas une minute ! »… soi-disant de ses amis… C’était ça son idée fixe… C’était une gaie pour ainsi dire… Toujours elle parlait de ses amis… Mais nous on les a jamais vus… sans doute ils existaient pas… Un jour elle a prévenu la soeur… « Ma soeur, un jour ils me ramèneront… et ça sera pas moi cette personne… Ça en sera une autre… » Une lubie vous pensez bien ! Elle l’a dit aussi au laitier… nous on a pas fait attention, n’est-ce pas les personnes de cet âge !... elles sont un peu comme les enfants… Enfin toujours elle est pas là… mais moi je crois pas que ce soit grave… C’est une originale c’est tout !... Elle était bien connue allez ! jamais on y aurait fait du mal… elle en raconterait des histoires !... bavarde alors !... et puis tout d’un coup elle se taisait… la voilà partie… enfin n’est-ce pas ?... elle est pas là !... si c’était un accident qu’ils l’aient trouvée sur la route, ça se saurait de l’hôpital !... Si les Allemands l’avaient vue avec sa lanterne… ils l’auraient ramenée chez elle… C’est
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déjà arrivé une fois… Non, je vous dis, c’est de la fantaisie !... On la connaît bien !... du moment que sa musique lui passe, elle file on dirait une jeunesse !... personne pourrait la retenir… Oh ! elle reviendra je suis tranquille…
— Eh bien je repasserai de temps en temps…
— Tout de même dites donc, mon pauvre docteur, ça vous a dérangé pour rien !...
— Oh ! c’est pas une catastrophe… il est pas trop tard heureusement !... J’ai encore deux, trois visites…
On s’est dit au revoir…
J’y suis allé directement, constat “de coups, de blessures” et puis des morts… vraiment des morts, des morts tout à fait comme tout le monde, des choses qui ne font pas un pli.
Le lendemain j’ai rencontré Divetot mais je lui ai pas raconté tout… C’est de là que ça vient les catastrophes ! du manque de délicatesse… Vous entendez comme ça des ondes… des avis qui passent… des symphonies… vous vous dites c’est dans l’atmosphère… et puis ça y est !... et puis je m’en fous ! TOO ! too ! TO ! TO ! to ! ta… ta… a… a !… ça va ! vous verrez bien !... La !... fa !... sol !... la !... si !... do... la… Do !... très bien… très bien… je [156] demande pas mieux… J’ai dit ça aussi autrefois… Parfait ! Message ?... je l’emmerde !... Parfait ! Libre à tous ! moi aussi je suis gai d’atmosphère et drôlement en train on peut le dire !... tous ceux qui me connaissent !... N’empêche que n’est-ce pas comme ça : Taa !... too ! o ! o ! o ! oo !... l’appel des Cygnes c’est une chose qui vous saisit ! qui bouleverse le coeur ! pour le peu qu’on aye !... Ah ! moi je l’entends… ça me retourne !... Y en a plein la plaine !... les abords !... et puis alors au ciel ! pardon !... de ces nuages/images ! des géants d’orages qu’arrivent pavanant !... Monstres de rien !... pris à mille feux… et mirages… de joies envolées !... mouettes à muser virevolent… d’aile vive effleurent nos soucis… prestes à flèche… dessus… dessous l’arche enrubannent passants moroses… leur bouderie… leur queuleuleu, quinteux pèlerins d’un bord à l’autre.
À la berge la péniche malmène, chasse aux remous, rafle, drosse, amarre… Oh ! ça finira pas comme ça !... C’est pas moi qui vendrai la mèche !... Mais je connais des malfamants, des quidams en perversité, des gens qu’ont les esprits torves, des ambitieux tout hermétiques, inouïs de reluisances diaboliques qui sont en véritables pactes avec les puissances d’outre-là !... Ah ! Pour ces possédés rien ne compte !... ni de coeur, ni de délicatesse ! tout à l’abîme des mauvaises Foi… Ah ! des terribles aux damnations !... Voilà ! je n’en dira pas plus ! Tel blême pendu de son vivant se resuicide à peine au sol pour dérouter les succubes !... Ah ! que voici de vilaines morts !... L’infamant mystère ! Trépas de rats calamiteux !... Je n’en dirai pas davantage !... Nul d’entre eux, de ces ladres à croûtes, ne se dissiperait gentiment… à vogue et musique enchanteresses… telle cette personne ma cliente… que je recherche un peu partout… voguerait ainsi vers les nuages au souffle et torrents d’Harmonies !... Nenni !... Disgrâce à ces malfrats retors ! tout empaquetés de sottises ! boudinés, tout farcis de fiel, si infects en noirceurs, si tristes, si rances, qu’ils en crèvent tout vifs et d’eux-mêmes !... qu’ils s’en dégueulent pour ainsi dire, semblables monstres ! l’âme et le corps et tout de trop ! que c’est leur viande qui n’en veut plus, qui les rebute, les tarabuste, leur recommande que ça [157] finisse, qu’elle aime mieux retourner aux limons ! qu’elle se trouve bien trop malheureuse ! que c’est trop de les avoir connus !
Voilà comment se déroulent les drames d’outre-là… remontent des ténèbres les suicidés, les gestes très affreux, les viols, les contrefaçons, les félonies scorpionimiques des personnes vouées lucifèrement ! Ah ! C’est le sort ! Il est jeté ! Malheur au sort ! personnes qui ne veulent que le maudit qui les souffle, les gratine, les larde partout, au gril des angoisseux déduits, à Loque-sur-Erèbe ! Tickets de supplices ?... Par ici !
Et c’est pas fini ! ça rôde ! là pardon ! j’en suis certain !... c’est pas près d’être évaporé des philtreries si maléfiques ! aussi venines, corrodatrices ! à cyanhydre essence foudroyonne ! belzébutiennes !... L’on me conçoit !...
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Je m’entends !... Ah ! c’est pas fini les suicides !... J’en vois encore plein les zéniths !... des prodigieux, des minuscules… des tout de puces, des continents !... Ah ! c’est ainsi que ça s’emporte les Génies fulgurants des songes ! orgueil à part ! Lorsque la Kabbale brûle ses ambres… buboneux crapauds gobent l’encens ! du coup toutes les marmites culbutent ! Et c’est la fin du rizotto !... faut savoir où expirent les brises… où vont mourir bergeronnettes… oisillons… où batifole ma cliente ? sur quelque grand air d’Opéra ?... ah… et puis bien refermer sa gueule ! C’est le moment des Univers… l’appel ! l’exhorte en fa mineur !... qui n’insiste pas !... c’est à vous !... c’est à vous la ferveur des ondes !... si vous avez l’âme haricot ça va pas arranger les choses… l’âme est partie !... il faut savoir filer l’arpège… l’essaim des dièses… la trille au vol… Le coeur s’arrête !... Eh bien tant mieux ! L’alouette en flèche pique et son cri ! Joye et matin ! La politesse est accomplie !... Madame ! Grande révérence !... do !... si !... la ! si !... Soupir ! C’est fait ! la chose est faite ! La vie partie !...
Diaphanes émules portons ailleurs nos entrechats !... en séjours d’aériennes grâces où s’achèvent nos mélodies… aux fontaines du grand mirage !... Ah ! Sans être ! Diaphanes de danse ! Désincarnés rigododants ! tout allé-[158]gresse heureux de mort ! gentils godelureaux ! À nous toutes fées et le souffle !... Élançons-nous ! Aux cendres le calendrier ! Plus rien ne pèse ! plumes d’envol ! Au diable lourds cadrans et lunes ! plumes de nous ! tout poids dissous ! âmes au vol ! âmes aux joies !... au ciel éparses à bouquets… fleurettes partout luisantes, pimpantes scintillent ! Volée d’étoiles !... tout alentour tintent clochettes !... c’est le ballet !... et tout s’enlace et tout dépasse, pirouette, farandole à ravir !... ritournelles argentines… musique de fées !
Mais que voici venir si preste ?... déboulé mutin !... Oh ! la capricieuse fredaine ! Ta ! ta ! tin ! tin ! diguediguedon ! Tout acidulée grappillette… frémis de notes !... cascadette ! friponne magie !... Ô mignon trio de déesses ! À cabrioles tout autour ! Houspillés sommes divinement ! Trois sylves à magie guillerette ! do ! do ! do ! fa mi ré do si ! Coquines-ci, mutines-là ! Effrontées ! Trilles ! Quelles enlevades ! et si joliment chiffonnées ! Taquines ! Quel essor ! Charges de joies ensorcelantes !... Ô l’exquise impertinence ! Environnés à tourbillons ! Fraîches à défaillir de roses et de lumière ! Elles nous pressent, nous boutent ! nous assaillent ! De grâce ! à mille effronteries ! pointes et saccades de chat ! se jouent de nous ! Ta ! ta ! ta !... Magie de sourire nous achève… Nous sommes pris !...
N’échapperont ! notre défaite s’accomplit !... chargés de joies ensorcelantes ! à dérobades ! prestes retours ! mieux vaut nous rendre !... nous fûmes défaits aux lieux des Cygnes… où mélodie nous a conduits… appel en fa ! tout s’évapore !... deux trilles encore !... une arabesque !... une échappée ! Dieu les voici !... fa… mi… ré… do… si !... Mutines du ciel nous enchantent ! damnés pour damnés tant pis !
Que tout se dissipe ! ensorcelle ! virevole ! à nuées guillerettes ! Enchanteresses ! ne sommes plus… écho menu dansant d’espace ! fa ! mi ! ré ! do ! si !... plus frêle encore et nous enlace… et nous déporte en tout ceci !... à grand vent rugit et qui passe !...

 



Les autres pamphlets de Louis Ferdinand Céline sont ICI

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philippe 31/08/2008 14:23

Les Editions de La Reconquête publient plusieurs ouvrages de Céline :LES BEAUX DRAPS (appareil critique "Céline, prophète" de R. Brasillach).MEA CULPA & A L'AGITE DU BOCALECRITS DE GUERREENTRETIENS AVEC LE PROFESSEUR Ysite : www.editionsdelareconquete.com

moriau 21/01/2008 20:07

merci pour les textes!!! 

ruet 05/04/2007 18:43

Merci de m'avoir permis d'accéder à ces textes. Quelle démence dans le verbe.