| Plutôt que de se demander si Michel Houellebecq méritait le Goncourt et si l'auto-fiction était bien la thématique principale de la rentrée 2005, je me suis plongé, avec deux ans de retard, et sur les bons conseils de Tania Mouraud, dans l'incroyable recueil de Varlam Chalamov, "Récits de la Kolyma" publié aux éditions Verdier. Varlam Chalamov a passé 17 ans de sa vie dans le Goulag soviétique, au fin fond de la Sibérie, dans une région tellement reculée que les détenus se considéraient comme habitant sur une île et qu'il disaient "rejoindre le continent" lorsqu'ils s'imaginaient sortir de la zone des camps. Comme la grande majorité de ses co-détenus, Chalamov n'a jamais bien su pourquoi il avait été interné. Sa 1ère arrestation date de 1937 pour "activité contre-révolutionnaire trotskiste", il est alors envoyé à la Kolyma avec la directive spéciale "affectation aux travaux pénibles".

Chalamov nous plonge avec une écriture incroyablement moderne dans cet univers assez méconnu des camps soviétiques, là où "Prévoir sa vie plus d'un jour à l'avance n'avait aucun sens". Et effectivement, je connaissais assez bien les camps de de concentration nazis et finalement pas du tout ceux des soviétiques. Les récits sont extrêmements brefs, 2, 3, 4 pages. Il n'y a jamais aucune explication, aucun préambule. On entre de plein pied dans chaque histoire, où l'on apprend indifféremment la grande histoire ou le petit détail... Que le pin nain se redresse soudain fin mars et annonce comme un instrument de précision la fin de l'hiver. Qu'on peut déterminer la température de l'air même si le thermomètre est cassé, il suffit de cracher et s'il gèle au vol, la température est inférieure à - 50°. La température étant évidemment essentielle en Sibérie, on ne travaille plus en dessous de -56° (à- 55° c'est encore un jour ouvrable). Que "deux semaines, c’est très exactement le temps qu’il faut pour transformer un homme valide en crevard". Que la plupart des travaux effectués en dehors du camp ne sont même pas surveillés par des gardiens (la situation géographique extrême de la Kolyma au fin fond de la Sibérie suffisant largement à dissuader la majorité des tentatives d'évasions)... etc... etc.... Les récits seront d'abord publiés de façon fragmentaire. Une première édition complète verra le jour à Londres en 1978. Quand l'exemplaire parvient enfin à Chalamov, celui-ci reclus dans un asile pour vieillards est devenu aveugle. Il meurt en 1982 sans avoir jamais vu son livre. |