| "Je suis chrétien et c'est ma croix" me chantait mon père, en me regardant dépité, quand j'avais fait une connerie. Je ne sais pas si le père de Berlinde De Bruyckere avait le même humour décalé que le mien mais c'est bien de cela qu'il s'agit ici, de rédemption par la souffrance.
 Elevée dans une institution catholique très stricte, toute son oeuvre peut-être rapprochée d'une iconographie chrétienne.
- La douleur : on est sur terre pour souffrir, le bonheur n'est pas pour cette vie. - L'être unique : ses statues évoquent un temps où l'homme et la femme n'auraient fait qu'un (voir l'homme et l'animal). - Le tabou : avec une vision du corps sans tête où la douceur des matériaux s'opposent à la douleur du sujet représenté.
Même son atelier à Gand ressemble, parait-il, à un couvent. Berlinde De Bruyckere représente donc les souffrances des créatures de ce monde. Plus exactement des corps de ces créatures. Les têtes ne l'intéressent pas, c'est pourquoi elle les cache derrière des couvertures, des crinières ou sculpte tout simplement des êtres décapités. C'est une oeuvre accroupie de 2003, "Aanéén Genaaid", qui nous accueille à l'entrée. Les attitudes, dans son univers, sont toujours basiques : assis, couché, endormi, accroupi, courbé... Le corps n'est jamais magnifié, jamais sublimé.

A première vue ce corps peut sembler assez tranquille. Certes sans tête et dans une position extrêmement inconfortable (il repose en équilibre sur une planche) mais tout de même pas torturé.

A y regarder de plus près, il n'y a pas un mais deux corps imbriqués l'un dans l'autre. L'exposition se nomme d'ailleurs "Eén" ce qui signifie "UN" et tourne donc autour de la thématique ... du double.

La première salle nous fait entrer dans le vif du sujet, avec les sculptures "Jelle Luipaard" 1 et 2 (le nom du modèle). Ici plus de doute nous sommes en enfer. La devise qui encadre une des oeuvres de Berlinde De Bruyckere, n'est-elle pas "l'innocence peut-être un enfer" ?
 Ces corps sans têtes accueillent le spectateur à hauteur de pendu ou plutôt de crucifié. Car ici, c'est bien de corps supliciés qu'il s'agit et il est impossible de ne pas penser à l'agonie du Christ. On peut aussi y trouver une référence plus actuelle à travers les photos des corps de soldats américains, calcinés et pendus à un pont en Irack. Enfin, le père de Berlinde De Bruyckere étant boucher, il s'agit aussi, tout simplement, de viande pendant au crochet. Ces corps bleuis me font encore penser aux cadavres trouvés lors de la libération des camps de concentration (voir notamment la première photo de cet article ). Toute l'expressivité réside dans la contorsion des corps. La position des pieds est à ce titre remarquable. Au 20ème siécle, la sculpture figurative a tenté d'éliminer les mains, les doigts, le sexe, les orteils, les pieds, Berlinde De Bruyckere inverse elle cette évolution dans son travail. Les détails sont d'autant plus fins qu'on s'approches des extrémités. en regardant les pieds de près, la posture de crucifixion devient très explicite.

Dans la même salle, se trouve la seule sculpture de cette expo, "Aanéén", ne représentant pas un corps humain. Deux corps de chevaux, travaillés à la façon d'un taxidermiste, sont imbriqués/mélangés l'un dans l'autre. Ici encore, le corps exprime la douleur et l'on retrouve l'opposition entre la douceur de la matière et le tragique de la posture. Le système peut paraitre identique à celui des sculptures de cire mais le travail de couture s'apparente plus à de la réparation/soin/chirurgie. Le musée d'Ypres (ville belge détruite par des bombardements) lui ayant commandé une oeuvre sur le thème de la guerre, l'artiste s'est inspirée de photos de chevaux tués pendant les combats et abandonnés sur la route.
Ici, il y a bien des têtes mais aucun orifice n'est visible. Ces grosses peluches n'en sont que plus effrayantes.
Encore une fois, tout s'oppose dans son travail. La lourdeur de l'animal avec la grâce du mouvement. Le poids mort qui pourtant semble s'élever dans les airs. L'aspect peluche avec le thème de la guerre. RÉPULSION ET PITIÉ. On retrouve toujours cette dualité qu'elle tente désespérément de réunir en "UN".
Dans la seconde salle, deux série d'aquarelles nommées "Piëta" encadrent deux oeuvres de cire.
Les aquarelles répondent et interrogent les sculptures. Il ne s'agit pas que de simples travaux préparatoires. Le titre même renvoie à la représentation d'une femme (Marie) portant un corps sans vie (son fils Jésus, descendu de la croix).

Quant à la sculpture "Aanéén" ("Vers un") comment ne pas y voir la naissance d'Eve du flanc d'Adam ? Deux corps sont ici en lutte. Pour se séparer ? Pour survivre ? Pour se rejoindre ?

On notera une fois encore, le remarquable travail sur les pieds. La position est aussi naturelle de loin, que douloureuse et tendue de près.
Ces sculptures de mutants, mi-homme, mi-animal, évoquent aussi une oeuvre détruite en apparence. Comme un clein d'oeil à la fameuse statue grecque d'aphrodite, la "vénus de Milo".
Au fond de la salle, contre un mur, posée sur une planche comme en pénitence, se trouve "Wezen". Cette sculpture fait partie de la série des "Femmes à la couverture".
 Depuis 1994, les couvertures, toujours usagées et donc chargées d'histoire, sont un matériau récurent de l'oeuvre de Berlinde De Bruyckere. Elles font référence à la protection, au secours. Mais comme toujours, c'est aussi un symbole de dualité. Si la couverture peut réchauffer, elle peut aussi étouffer. Si elle protège du monde extérieur, elle vous isole des autres. Dans la dernière salle, une statue inquiétante, appartenant à la même série, vient conclure l'exposition, "V. Eeman".

Le travail d'opposition est plus que jamais présent. La pitié et la crainte qu'évoque cette femme. La douceur des couvertures et la froideur de la sculpture (couleur cadavérique). L'utilisation de matériau hétérogènes : cire, bassine, couvertures. Les couvertures qui protègent mais font ployer la femme.
Comme souvent, ce sont les pieds qui nous sont donnés à voir. Des pieds bleuis par le froid où les veines transparaissent sous la peau.
Il semble bien que cette oeuvre nous parle de condition féminine. Les couvertures, représentant le foyer, font ployer la femme et la rapproche inéxorablement de la bassine, des tâches ménagères. Et si vous vous demandez ce qui peut bien se cacher sous les couvertures, (un sexe ? un visage ? ) je me suis penché pour vous...

... et il n'y a rien d'autre que des couvertures. Voici donc une exposition qui ne peut vous laisser de marbre et qui sera au choix, source d'angoisse, d'attirance, de répulsion ... ou tout ça à la fois. C'est à la MAISON ROUGE, jusqu'au 9 octobre 2005 avec deux autres expositions : Arnulf Rainer et sa collection d'art brut "Le méta Jardin" de Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger
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