"BAGATELLES POUR UN MASSACRE" de LOUIS-FERDINAND CELINE (15eme partie)

Publié le par Zoso

Les "Soviets" de Leningrad occupent la loge du Tzar... Ouvriers dans le fond, en tenue du dimanche. Au premier rang, les Juifs à lunettes... quelques hirsutes... de la "tradition Bakounine"... Prisonniers vétérans politiques. Tous les Brichanteaux du Martyrologe. O la parodie périlleuse !... Ce défi !... Aux autres balcons, les provinciaux, tassés, massés... Ingénieurs.. bureaucrates... enfin les stakhanovistes... les plus bruyants, hauts de verbe, hystériques du Régime... par rangs entiers, fébriles... dopés... exhibitionnistes... pas très bien blairés, semble-t-il par les autres... spectateurs de la moyenne... Tous les balcons, tous les pourtours, parterres, parquet, bondés, compacts... de-ci, de-là, quelques groupes de petits Juifs genre étudiants, casquettes blanches à bandeau rouge... des petits Juifs français... sans doute une école politique... Voici pour la "Dame de Pique"... Mais la Danse ?... Les Ballets Russes ?... Les authentiques ?... Leur plus grande gloire ?... Autres vertiges !... Quel déploiement de décors !... de parures !... Quelle richesse aussi de talents !... Il faut tout dire !... Et quel nombre !... Une armée de "sujets" !... Rectifions ! Richesse de talents "moyens" !... mais quelle fougue ! Quel brio de scène ! Quelle vie !... insensée !... Troupe certainement fort bien nourrie. Je ne fis grâce à Nathalie d’aucune soirée de ces féeries... Nathalie, préférait à tout, la "Dame de Pique"... Chacun ses faiblesses, ses sortilèges... les miens dansent... Vive la danse !... Les "Fontaines de Batchichara" !... Quelle bataille !... Une mêlée... de démons !  Ailés, emportés, jaillissants... de tous les portants vers les cintres... Et quel massacre ! Traversé d’éclairs et de tonnerres à faire crouler le théâtre !... 400 diables, voltigeurs, massacreurs. Pas un artiste qui ne prenne feu dans ce terrible brasier de musique, qui ne se consume tout entier dans cette démence des flammes ! Pour les "Cygnes" mêmes prestigieux propos d’enchantement... avec toutes les grâces...

Cependant déclinante... beaucoup moins heureuse... une fièvre qui mijote... insipide... le repli vers la Raison... des grimaces... les "illusions perdues"... à d’énormes frais !... Nous sommes au navet ! bien perdues !... Dans l’ensemble des "Saisons", beaucoup de fours en somme ! Déjà !... Répertoire terriblement jonché d’exorebitantes épaves... Que de débandades !... leur bilan est accablant !... Combien de directeurs fusillés ?... pour de vrai ?... Combien de capitaines ne sont pas revenus !... La faute ?... A tous ! à personne !... la mienne !... la vôtre !... Ballet veut dire féerie. Voici le genre le plus ardent, le plus généreux, le plus humain de tout !... Qui l’ose ?... L’âme décline et se lasse... La verve n’est plus soutenue par une folie d’ensemble. Plus aucun créateur au cœur de tous ces poèmes... Comment les accabler ?... Ils sont partis vers la Raison... La Raison leur rend bien... Ils ne parlent plus que Raison... raisonnablement... brelan de cloches si fêlées... Les voici tout croulants de raison... Tant pis !... Les catastrophes les plus irrémédiables, les plus infamantes ne sont pas celles où s’écroulent nos maisons, ce sont celles qui déciment nos féeries... Ils semblent condamnés les Russes auprès de leur Musique... reniés par leur passé... "Mourants de soif auprès de la fontaine"... Leurs "succès" ?... Il en faut Mordieu ! Pour peupler ces nefs gigantesques ! Et les places ne sont pas données !... Il s’en faut !... Alors ?... Les vieux dadas ! Tout bêtement ! Leurs "Carmen"... leurs "Manon"... leurs "Onéguine"... l’inévitable "Dame"... "Ruslan et Ludmila"... Mazeppa !... pire encore !... J’assure le triomphe, toutes les couronnes de la Russie, à l’audacieux manager qui remontera "Michel Strogoff" avec chœurs, soldats, grand orchestre, sur les scènes de Leningrad... Le Palais d’Hiver est à lui !

Revenons aux artistes ?... Parmi les danseurs : deux sujets admirables... Lyrisme, haute technique, tragédie, de véritables poètes... Les femmes ? D’excellentes ouvrières, bien douées... sans plus... une ballerine exceptée–Oulianova... Mais leurs ensembles ? La divinité !... Des orgues du mouvement humain. Essaims de coryphées  à remplir tout le ciel... Leurs "Pas de quatre" ? Comètes frémissantes... Les sources miroitantes du Rêve... les abords du Mirage !... Toutes les soirées du Marinski ! Quelles voluptés ! deux et trois fois tous les programmes !... A la fin, j’y tenais plus. L’idée me reprit... l’obsession... Il me semblait que moi-même, malgré tout... Ah ! Que l’orgueil est fielleux conseiller !... Comme il décuple, centuple toute sottise. Tenter ma chance ?... Qui ne risque rien... Mes poèmes ?... s’ils allaient eux, ces Russes, s’en éprendre ?... Sait-on jamais ?... Échec à Paris... peut-être succès en Russie... L’un de mes "ours" ?... Les deux peut-être ? Je donnerais mon âme en prime... Qu’on se hâte !... elle commence à m’échapper...

– Nathalie, ma chère enfant, voulez-vous de ma part, téléphoner au Directeur ?... s’il veut me recevoir ?... m’entendre quelques minutes... J’ai tout un complot dans ma poche !

C’est moi l’empressé, le galant Ferdinand, le tourbillon des dames !

Jour conclu... présentation de mon poème au directeur. Ils étaient bien une trentaine dans cet immense salon... si je compte, clairsemés autour d’une table ovale... de prodigieuse ampleur... Artistes... musiciens... administrateurs... secrétaires... à m’attendre... Quel cadre !... impérial !... à la mesure !... salon fort bien préservé dans son jus Époque Alexandre... pour nous "Tilsit"... Meubles parfaits d’acajou sombre... tentures poudreuses... naphtalinées... tapis pelés... à la trame... semis d’abeilles sur fond jonquille... Le directeur un Juif chafouin, parfaitement aimable et hostile... Son secrétaire politique... un bouffi tout en silence... tout en petites notes... hérissé de crayons... Compositeurs variés... quelques vieux virtuoses à "moumoutes", figurants muets de l’entrevue... hauts de caractères... des masques de "plein effet" par Dullin... à ma droite la Vaganova... fluette épargnée du grand cataclysme... sur la défensive... distante... suprême tenante d’une tradition qui flanche. Étoile blêmie, plâtrée, crispée, guettée... aux aguets...

Dans cette réunion, tout le monde s’épie... souriant... Après de brèves présentations... la parole m’est donnée...

Je me lance dans le récit d’emblée... la "Naissance d’une Fée"... Ils me comprennent tous parfaitement... mais aucun d’eux ne sourcille... parfaitement inertes, atones. Je fournis toute l’animation... Je suis remonté !... tout le spectacle !... je me donne !... Je mime... je me dépense à fond... comme je m’ébroue ! Volubile !... évoque  tant et plus ! Cavalcade !... Je me surpasse !... Je suis théâtre, orchestre, danseuses ! Tous les "ensembles" à la fois... moi tout seul !... Je fais l’œuf !... je sautille, je jaillis hors de ma chaise !... Je personnifie toute la "Naissance d’une Fée"... Toute la joie, la tristesse, la mélancolie... Je suis partout !... j’imite les violons... l’orchestre... les vagues entraînantes... et voici les "adages"... Personne ne me retient, ils demeurent ces pétris, soudés à leur table, "jurés d’assises". Je me fends... développe... d’autres entrées !... les quadrilles !... Je rejaillis à l’autre bout... rebondis... cabri !... multiplié, tout en arabesques, à l’entour de ces énigmes !... Je m’échappe possédé ! Innombrable... m’élance encore... Ah ! et puis net ! Stop !... cambré... tourbillonne !... enchaînant, repars... débouline... dans les méandres de l’intrigue... souligne au passage mille grâces du thème... en demi-pointes... en relevés.. Très bien !... deux arabesques !... Dans le fredonnement aérien d’une valse... encore deux "fouettés"... très en dehors... je m’évade... intrigue... me dérobe... volte !... viens... En attitude ! je pique !... Sarabande... J’atterris en grande "cinquième" ! à la portée du directeur... Je plonge... à l’assistance éblouie... grande révérence !...

Enfin je les ai "décidés" !... la glace est rompue !... Ces bonzes se dégèlent... Murmures !... approbations !... clameurs !... et l’on me complimente !... L’on me cajole !... L’on me fête !... Vidi ! Vici ! Vici ! C’est très évident !... Quel don !... quel essor !... L’esprit !... L’envol !... Taglione !... Ils sont aux anges !... C’est visible ! Mais tout brusquement tout se tait, tous se ratatinent... Le directeur, leur chafouin tape dans ses mains, commande le silence, il va parler...

"Cher Monsieur, tout ceci est fort plaisant évidemment, fort bien venu certes... et je vous félicite... Mais veuillez me relire encore... je vous prie... très lentement, certains passages... et puis tout le livret voulez-vous ?..."

Ah ! Il ne désirait pas mieux, que de monter un tel spectacle d’un auteur étranger... d’une telle importance !... Très désireux... Mais cependant pas tout à fait sur ce thème... Si je voulais bien tenir compte... D’après une autre poésie... moins désuète... moins frivole... moins "archaïque"... une formule moins rêvasseuse... quelque structure plus réaliste, plus impétueuse... qui se prêterait bien davantage aux accords de musique moderne... aux ressources harmoniques du contre-ton... un peu brutale, voire violente... Les Russes raffolent de la violence. L’ignorais-je ?... Il leur en faut !... Ils l’exigent !... Quelques batailles !... de l’émeute !... pourquoi pas ?... des meurtres !... d’amples massacres bien amenés... Peut-être au surplus pourrais-je prévoir dans mon histoire, quelques passages en dialogues... Ah ! Voilà qui serait innover !... du dialogue !... des paroles dansantes !... Une danseuse par mot... par lettre ! A pays neuf, des spectacles de "choc" !... Et puis d’autres conseils... éviter comme le choléra... comme trente-six mille pestes !... l’Évasion !... Ah ! Plus d’Évasion !... plus de Romantisme !... d’éplorées Élégies !... Plus de ces gigoteries en Parnasse mythologique ! Fini !... Les Ballets doivent faire "penser" ! Comme tous les autres spectacles !... et penser "sozial" !

Émouvoir... certes !... charmer... mais charmer "sozial" n’est-ce pas ? Plus le poème est réussi... plus il est sozial" !...

"Voici, cher Monsieur Céline, le point de réalité que nous devons toujours atteindre, le "sozial" au cœur des foules... Le "sozial" en charme et en musique... Poème dansé ! Vigoureux ! Émouvant ! Tragique ! Sanglant ! Émeutier !... libérateur !... Voici le souffle !... voici le thème !... et "sozial" par dessus tout !... Voici la ligne !... la commande !... Artiste ! Celui qui nous comprend ! Voici les œuvres attendues par les Ballets russes du "Plan ". Et plus du tout, plus jamais ! Ces grêles perfides anémies ! Ces languissements mélodieux !... Honteuses tricheries, cher Monsieur Céline, du Devenir "sozial" !... Peut-être vers 1906... Vers 1912 ces agaceries pouvaient-elles encore se défendre... mais de nos jours... pouah !..."

Je me tenais l’oreille très basse... je l’avoue... sur mon tabouret... Peu sensible au ridicule, nullement vexé, je n’éprouvais de cet échec qu’un chagrin très sincère... Au seuil du Temple je m’effondrais... Je me faisais saquer, par les connaisseurs parfaits, comme un cotillon miteux... J’en aurais pleuré...

Tous alors, devant ma mine déconfite, changèrent à l’instant de ton... Redressement à toute vapeur !...

– Mais non ! Mais non ! Monsieur Céline ! C’est nous comprendre tout de travers ! Espoir ! Espoir ! Au contraire ! Cher monsieur Céline ! Grands espoirs ! Ce sont là, paroles amicales ! Nous comptons sur vous pour la saison prochaine ! Revenez nous voir au printemps prochain !... Nous serons toujours si heureux de vous accueillir !... Toujours prêts à vous entendre, je vous assure... infiniment favorables... je ne peux pas mieux vous dire...

Le petit directeur se montrait à présent plus encourageant que tous les autres...

"Ne nous oubliez pas... Revenez !... Apportez-nous de Paris  un autre manuscrit... dans la note... Nous connaissons vos dons admirables !... Ce sera réellement sublime ! Nous le savons !... ".

Tous en chœur : "Nous le savons ! Rien est perdu ! Tout au contraire ! Nous l’étudierons aussitôt tous ensemble !... Nous le monterons, il va de soi ! Et comme ceci !... Et comme cela !... "

Je suis prompt à me requinquer... un petit compliment me suffit... me rambine comme une strychnine... Je me tétanise... Je me trouve à l’instant reprêt... aux plus rebutantes performances... en un clin d’œil... Pour un peu, j’allais recommencer tout ! Ils m’ont calmé gentiment... joyeusement... Nous ne parlions plus que de l’année prochaine ! Nous étions devenus si aimables, si extrêmement copains... que c’était un genre de féerie... Ils ont bien vu mon caractère... La façon que je reprends confiance... Tout en dégustant le thé... les petits fours... les cigarettes et cigares... Et les voila tous qui s’enveloppent dans une fumée si épaisse, massés au rebord de la table, que je les apercevais plus... Ils me parlent très fort, dans les nuages... leur langage de locomotive... Arracho !... Harracho !... Harracho !... arrou !... Harrou !... De plus en plus violemment... à emporter tout !... Ça pouvait pas être un complot... Le petit Juif, il arrêtait pas de m’expliquer, encore, toujours, les thèmes de la danse de l’Avenir !... La tête dans les mains... il monologuait : "Vous me comprenez, cher monsieur Céline... une facture plus vigoureuse... "sozial "... C’est le mot !... Pas trop historique !... pas trop d’actualité non plus... Mais cependant bien moderne... et puis surtout qui fasse penser !... "

A ce moment le secrétaire politique fut pris de quintes... il toussait fort... à s’étouffer... dans ses crayons... L’entretien devait prendre fin... Nous nous séparâmes, ravis...

En bourrasque, j’ai repris la porte... voltigeant... effréné de zèle... à travers d’infinis couloirs... des kilomètres de dédales... à chaque détour... chaque tambour... un corps de garde en alerte... Ce merveilleux opéra, dans l’intimité : une forteresse !... Une citadelle en transe !... Tous les labyrinthes traqués !... Sur la défensive !... Tous les boyaux en qui-vive... L’attentat rôde... Des yeux vous suivent du fond de toutes les ombres, vous épient... vite dans la rue !... Ah ! L’allégresse, le délire m’emporte !... J’effleure les trottoirs à peine... en plein essor... souffle d’allégresse !... Admirablement résolu !... L’esprit me possède...

"Dine ! Paradine ! Crèvent ! Boursouflent ! Ventre dieu !... 487 millions ! D’empalafiés cosacologues ! Quid ? Quid ? Quod ? Dans  tous les chancres de Slavie ! Quid ? De Baltique slavigote en Blanche Altramer noire ? Quam ? Balkans ! Visqueux ! Ratagan ! de concombres !... Mornes ! Roteux ! de ratamerde ! Je m’en pourfentre... Je m’en pourfoutre ! Gigantement ! Je m’envole ! Coloquinte !... Barbatoliers ? Immensément ! Volgaronoff !... mongomoleux Tartaronesques !... Stakhanoviciants !... Culodovitch !... Quatre cent mille verstes myriamètres... de steppes de condachiures, de peaux de Zébis-Laridon !... Ventre Poultre ! Je m’en gratte tous les Vésuves !... Déluges !... fongueux de margachiante !... Pour vos tout sales pots fiottés d’entzarinavés !... Stabiline ! Vorokchiots ! Surplus Déconfits !... Transbérie !... " Voilà comment je me cause dans l’enthousiasme !... Et puis d’ailleurs résolu admirablement décidé ! Brasé ! à toutes les plus suprêmes prudences !... Jamais ne plus rien marmonner... insinuer... le plus susurré soupir... qui puisse être compris de travers... Vicieusement interprété... péjoratif !... Ah ! Pas du tout !... Ah ! Méprise !... Palinodies !...

Tout d’effrénées louanges, je serai ruisselant !... Favorable aux Soviets ?... Phénoménal !... diantre !... Épris au point d’ébullition !... depuis mes chaussettes qui ne tiennent jusqu’à mes cheveux qui repoussent... Hosanna !... Ah ! Comme je veux les chanter !... credissimo !... Les "réalisations " sublimes !... Les vocaliser sur vingt et cent autres gammes... Dominus !... m’en rompre les cordes... m’en faire éclater toutes les bronches... Et exploser pour eux !... Et puis les contradicteurs, ces fourbes morveux cancres rances, je les étourdirai sur place !... Aux "vils douteux", c’est juré ! Je répondrai tout comme l’autre ! De tout mon creux : "Tout va très bien ! Très fort ! très loin ! de plus en plus mieux !... fortissime !..." J’irai militer dans les cours de tout Paris, avec Popaul... Nous serons deux !... Je me donnerai corps et âme au plan "quadricentenal"... Je veux enfiévrer, bouleverser de "soziologie" toute la banlieue sud et ouest... la Seine-et-Oise jusqu’à Conflans... peut-être Pontoise... Déjà Nathalie me tenait en haleine, me dotait du rudiment... ne manquait une occasion de croiser le fer... de la controverse dialectique !... la "matérialiste"... brutale et sans merci... J’arriverai chez Popaul bardé de casuistique !... à bloc ! pour toute rivalité !... Je stockais en cours de promenade tous les arguments invincibles... J’avais des slogans plein la bouche... Je répétais dans ma chambre (la si coûteuse)...

"Ils ont pas un clou qui leur manque !" Je l’affirmerai... pour commencer aux journalistes... froncé... buté... des sourcils... un vrai  bœuf de Contradicteur !... Je m’étudierai dans la glace... "Pas une étrivière... pas un petit knout !... Pas un licol de trop court !... Pas une meule trop légère !... C’est merveilleux ce qu’ils peuvent moudre ! Et broyer... Ah !... Vendu ! Que j’assaillerais instantanément le moindre muqueux détracteur !... Je le laisserai pas retrouver sa glotte !... Survendu !... Pantelant !... Tabétique fumant !... Gonocolose ! Gravelle ! Lâche trou d’ignoble !... Cancéreux volontaire ! Caiman lesbianique !... Voilà ! Pas un clou qui ne soit absolument droit planté ! Je réitère ! Profondément !... Entendez-moi !... Inaltérablement !... Rivé !... Fidèle à tout l’URSS ! En toutes portes de chaque prison de la glaciale Vladivostock à la plus atrocement frigide encore Mer Esthonique !... Gueules salophages ! Tenez-vous pour interdites ! Précisément ! Fanatiques, Coites ! Désormais !... Perturbatrices à crapauds !... Pas un mouton ! Tout au long des herbages tendrelets des quarante et huit républiques sans faveurs ! Aux couleurs !... De la Protection des Kalmouks à la Réserve du Bidjean ! Fixe ! De Gourgoulie en Tartarêve ! Ah ! Du même ! Fidèlement... Repos !... Tel que je cause ! Dans n’importe quel Sokose ! Ces fières parcelles du Paradis !... Pas une vache sans son train !... Pas une roue sans sa trente et deux bicyclettes !... Célérifères !... Pas une corne sans Korku ! Pas un seul flacon sans ivrogne !... Pas une croûte sans estomac !... Pas un goujat sans astrakan !... Pas une pancarte sans Staline !... Pas un poteau sans son Trotzky ! Pas un défilé sans traîtres ! Pas un bonheur sans Staline ! Pas un seul traître sans pancarte ! Pas un seul manche sans bannière ! Pas un seul Staline sans traître ! Pas de Paradis sans serpent ! Pas un Staline sans photo ! Pas de bonheur sans bourreau ! Photo ! Poto ! Ma-Tire-laine ! Tirolo !" Voilà comment que je causerai !... Quand on sera bien tombé d’accord ! Du moment précis ! Dur toutes les choses si délicates...

Je pouvais faire un tour, j’avais le temps, chaque matin, avant que Nathalie arrive...

Elle finissait son ménage et puis elle grimpait en vitesse au Rapport... à la Police... J’avais deux bonnes heures devant moi pour vadrouiller... C’est pas drôle les rues de Leningrad, les gens sont minables... désolants... je l’ai dit... les boutiques de même... Autant de pauvres guitounes, décrépites... mal rafistolées... parquets usés jusqu’aux membrures... antiques comptoirs en bois massif... somptueux... luisants d’avant-guerre... encore vaguement décorés de cornes d’abondance... d’altières armoires à rayons... décoration "petits bouquets" et flots rubanneux... Imitations fanées, moisies des chichis parisiens 1900... Leur camelote ?... Un immense fatras de rogatons infiniment déjetés... absolument insoldables partout ailleurs qu’en Russie... Un terrible "fonds" de brocante... tout l’invendable pathétique des très vieilles merceries de village... comme on en trouvait en France encore vers 1910 au cours des "manœuvres"... Je me souviens... Mais là-bas c’est le dernier cri... Tous ces rogatons pas regardables, ce dépotoir hors de prix, c’est leurs fournitures essentielles, la production sovietico-monstre des géantes coopératives... A Monrovia, en Libérie, ils se fournissent en cotonnade et quincaille chez John Holt, à Liverpool, je vous assure que ça se défend... C’est pas comparable !... C’est de l’article extrêmement loyal. "Came" pour "came" de traite, y a des limites en banditisme... Moi aussi, j’ai fait du commerce avec les sauvages... A Bikobimbo, sous paillote, dans la fin tréfonds du Cameroun. J’en ai trafiqué pour des tonnes... J’avais pas de concurrence non plus... Mais jamais j’aurais osé... j’aurais rougi.  Quand je dis que leur came aux Soviets c’est de la pauvre ordure, je sais ce que j’avance. Je les ai faites toutes leurs boutiques, des grandes rues, avec Nathalie... C’est pas croyable comme immondice le genre qu’ils exposent... Faut du génie à une personne pour arriver à se vêtir... C’est tellement de l’étoupe leurs étoffes que ça tient pas la couture... Et c’est pas donné ! Faut savoir !... Faut des roubles à la brouette pour se payer du très médiocre... quelques coupons cotonneux !... En définitive, c’est simple pour drainer la sueur et le sang du peuple, les Soviets chéris c’est les pires, les plus intraitables des patrons, les plus diaboliques, les plus acharnés des suceurs !... Les plus ravageurs exploitants... Je dis diaboliques, parce qu’ils ont en plus des autres, des idées de supercharognes. Ils font crever pertinemment leur peuple... leur peuple "rédempté", de toute cette abracadabrante misère, par pur calcul et système... Préméditée manigance. Ils savent très bien ce qu’ils font !... Décerveler, affamer, annihiler, broyer, le peuple chéri !... le pétrir toujours davantage ! Jusqu’aux ultimes bribes de vertèbres, jusqu’au plus intime des fibres ! L’imbiber d’angoisse, qu’il en dégorge !... l’avoir infiniment en poigne comme une lavette toute consentante à n’importe quelle destinée... L’orgasme juif, la grande contracture de bâtards nègres au délire, de nous conchier tous dans la mort, plus avilis, mieux piétinés, plus immondes, putrides abjects, que tous les cauchemars de tous les crapauds en Sabbat. Et puis nous fourguer en latrines quand on nous aura tout pompé, torturés de millions de manières... Notre fatalité charmante ! Quant à la croque à Leningrad, c’est encore pire que l’habillage si possible... Leurs boucheries, presque toutes en sous-sol, en contre-bas de la rue, au fond, grottes sous les immeubles... bien puantes... Le peuple dans le ruisseau séjourne... il attend son tour... la "queue" massée devant le rideau des mouches... dense... ondoyant... tout bleu... il jabote le peuple... Il bourdonne avec les mouches... Il se débat contre l’essaim de mouches... entre les mouches...

L’une après l’autre, la concierge, la commère en bottes, la "baba" emmitouflée, la petite fille à lunettes, plongent dans le caveau... crèvent l’étendard des mouches... filent dans le tunnel... Rappliquent aux jours triomphales... Au poing leur petit bout de gras ! Les mouches foncent dessus tout de suite... les gens avec... tout ça tripote, pique, ronfle... dans l’essaim... C’est un nuage, une mêlée autour de la commère en bottes.

En rentrant de mes excursions, je jetais toujours un petit coup d’œil dans les bureaux de "Vox"... si je voyais rien... L’immeuble vis-à-vis de l’hôtel... le "Bon accueil aux étrangers"... Je suis assez curieux de nature. Ces bureaux qui ouvraient si tard, jamais beaucoup avant midi, m’intriguaient. Un matin, comme ça, filant un regard dans cette pénombre... J’entends une musique... J’écoute... un piano... Je m’assois sur les marches... C’était fort bien joué... Je veux me rendre compte de plus près... Je fais tout le tour de la cambuse... Je descends les degrés... au sous-sol je trouve une porte... un petit passage... Je veux voir un peu la personne... Je m’y connais en piano, j’ai pianoté autrefois, un petit peu moi-même... Ça me tracasse toujours... Me voici dans la maison... Tous ces bureaux strictement vides ça fait bien de l’écho... J’arrive au premier étage... ça vient de ce côté-là... Un paravent... Je m’arrête... sur la pointe des pieds, je fais le détour. Maintenant je la vois la pianiste... C’est la petite vieille, je la connais bien... C’est la "grand’mère", c’est elle qui cause le français dans ce "Bon accueil"... Elle fait même des phrases, elle fignole... elle parle précieux... C’est elle qui me donne les renseignements pour les visites que je désire... Je me planque dans un coin de la pièce... je ne fais aucun bruit... J’écoute bien attentivement... Elle m’en avait jamais parlé, qu’elle en touchait merveilleusement du piano... Jamais... C’était trop d’effacement. Je lui en tenais rigueur... Nous étions pourtant bons amis... Ça faisait trois semaines au  moins que chaque jour sur les midi je traversais toute l’avenue... pour lui présenter mes devoirs... et puis cancaner un petit peu... casser du sucre... Elle était fine comme de l’ambre cette petite vieille, et puis aimable au possible...

Là, sur ma chaise, je mouftais pas... l’écoutant... J’ai tout entendu... une exécution parfaite... d’abord presque tous les "Préludes" et puis Haydn, la "cinquième"... Je dis pas Haydn pour prendre un genre. En plus de mes dons personnels, j’ai fréquenté une pianiste, des années... Elle gagnait sa vie sur Chopin et sur Haydn... Vous dire que je connais les œuvres... et sensible à la qualité... Eh bien, je l’affirme comme je le pense, la grand’mère c’était une artiste...

Au bout d’un moment, je suis parti, comme j’étais venu, sur les pointes. Le lendemain d’abord, je voulais pas lui en parler de cette indiscrète audition... et puis je suis bavard à me faire pendre... J’ai risqué quelques allusions... enfin je l’ai félicitée... qu’elle touchait l’ivoire en virtuose... et même infiniment mieux !... Sans aguicheries, sans clinquant, sans bouffées de pédales... Elle a compris par mes paroles que je savais apprécier... et puis que vu mon raffinement j’étais bien capable d’une réelle conversation... En parlant bien bas, plus bas, elle m’a mis un peu au courant... "Je suis "nouvelle" dans ce pays, vous me comprenez, Monsieur Céline ?... "Nouvelle" non par l’âge, hélas !... Mais par la date de mon retour... Je suis restée absente vingt ans !... Voici un an que je suis revenue... J’ai fait beaucoup de musique à l’étranger... Je donnais parfois des concerts... et toujours des leçons... J’ai voulu rentrer... les voir... me voici... Ils ne m’aiment pas beaucoup, Monsieur Céline... Je dois demeurer cependant... C’est fini !... Il faut !... Ils ne veulent pas de moi comme musicienne... Mais ils ne veulent pas que je parte... Je suis trop vieille pour le piano... me disent ils... Mais surtout mon absence depuis tant d’années... leur semble suspecte... Heureusement je parle plusieurs langues étrangères... cela me sauve... me vaut ce petit emploi... Je ne veux pas me plaindre, Monsieur Céline, mais vraiment je ne suis pas heureuse... Vous voyez, n’est ce pas ? J’arrive au bureau avant l’heure, bien avant les autres, à cause du piano... Ils ont un piano ici... Chez moi, il n’y a pas moyen... bien sûr... pas de piano... Nous sommes trois vieilles personnes à loger ensemble dans une petite pièce... C’est déjà très bien... Si vous saviez... Je ne veux pas me plaindre...".

La veille de mon départ, je la trouvai gênée la grand’mère, anxieuse, avec quelque chose à me confier encore... Elle chuchotait :

"Monsieur Céline, vous me pardonnerez... Puis-je me permettre de vous demander... Oh ! une petite question... peut être très indiscrète... Oh ! je ne sais trop... si je dois ?... Enfin vous ne me répondrez pas si je suis fâcheuse... Ah ! Monsieur Céline ! je ne suis pas très heureuse... Mais il y a beaucoup de gens, n’est ce pas Monsieur Céline, qui ne sont pas très heureux ?... Cependant que pensez-vous ?... à votre opinion, Monsieur Céline ?... Une personne en ce monde, absolument sans famille... sans aucun lien... qui n’est plus utile à personne... Vieille... invalide déjà... malheureuse, plus aimée par personne... qui doit endurer bien des misères, bien des affronts... n’a-t-elle pas le droit à votre avis ?... bien sincère ?... sans ménagement, je vous prie, d’attenter à ses jours ?...".

Ah ! Je ne fis qu’un bond !... sur ces mots... quel sursaut !...

"Holà ! Madame ! Voici le véritable blasphème !... Comment ! Grande honte et remords ! Ah ! Je ne vous écoute plus !... Un tel projet ! Aussi sauvage ! Insensé ! Sinistre !... Vous capitulez Madame ?... devant quelques arrogances de minces bureaucrates imbéciles... Je vous trouve à tout extrême, pour quelques niaises taquineries... Pfoui !... Quelques fredaines de cloportes... Déroutant ! Madame, déroutant !... en vérité... Un parfait talent comme le vôtre doit revenir aux concerts !... Voici le devoir impérieux ! Demandez à être entendue ! Madame !... Et vous triompherez !... Tous ces gens du bolchévisme, dans l’ensemble, je vous l’accorde ne sont pas très aimables... Ils sont peut-être un peu cruels... un peu grossiers... un peu sournois... un peu sadiques... un peu fainéants... un peu ivrognes... un peu voleurs... un peu lâches... un peu menteurs... un peu crasseux... je vous l’accorde !... C’est à se demander par quel bout il vaudrait mieux les pendre ?... Mais le fond n’est pas mauvais !... dès que vous réfléchissez !...".

La grand’mère, comme tous les Russes, c’était sa passion de réfléchir. Nous avons réfléchi ensemble... passionnément...

"Vous voyez, ai-je gaiement conclu, vous voyez ! Je peux vous assurer, Madame, je peux vous faire le pari, cent mille roubles ! Que votre talent si précieux, si finement délié, si sensible, si intimement nuancé, ne sera pas longtemps méconnu !... Ah ! Que non !... Vous reviendrez au public, Madame ! je vous le prédis !... Je vois  ça d’ici !... Et dans toutes les grandes villes de la Russie du "Plan" ! Vous irez partout, triomphale, attendue, acclamée, désirée !... redemandée !..."

– Vous croyez, Monsieur Céline ?... Ils se méfient tellement de nous, de tous ceux qui reviennent... de ceux qui connaissent l’étranger...

Nathalie à ce moment entrait... il fallait se taire.

– Au revoir, Madame, au revoir ! Je reviendrai ! Absolument !

J’ai juré, deux ou trois fois. Et puis voilà...

Nathalie, mon interprète, elle était tout à fait dévouée... parfaitement instruite, très régulière au boulot... Elle m’a montré tout ce qu’elle savait, tous les châteaux, tous les musées, les plus beaux sites... les plus renommés sanctuaires... les plus étonnantes perspectives... les anciens parcs... les Îles... Elle savait très bien toutes ses leçons... pour chaque circonstance... pour chaque moment... le petit laïus persuasif, la petite allusion politique... Elle était encore bien jeune, mais elle avait l’expérience des tourmentes révolutionnaires... des transbordements sociaux... des mondes en fusion... Elle avait appris toute petite... Elle venait d’avoir juste quatre ans, au moment de la guerre civile... Sa mère, c’était une bourgeoise, une actrice... Un soir de perquisition, y avait beaucoup de monde dans leur cour... sa mère lui avait dit comme ça, tout gentiment : "Nathalie, ma petite fille, attends-moi bien, ma petite chérie... Sois bien sage... Je vais descendre voir jusqu’en bas... ce qui se passe... Je remonterai tout de suite avec le charbon...". Jamais sa mère n’était remontée, jamais elle n’était revenue... C’est les Bolchévics qui l’avaient élevée Nathalie, dans une colonie, près de la ville d’abord, un peu plus tard, très au Nord... Et puis après, en caravanes... Plusieurs années comme ça... tout à travers la Russie... Elle racontait les frayeurs, et la rigolade aussi des petits enfants... Toutes les pérégrinations !... Des années... qu’on évacuait tout le pensionnat quand les troupes ennemies  rappliquaient.. Les "rebelles" d’abord le Kolchak... et puis le Wrangel... et puis encore le Denikine... Chaque fois, c’était une aventure à travers les steppes... ça durait des mois et des mois... tous les petits enfants trouvés... Il faut reconnaître, les bolchéviques, ils avaient fait tout leur possible, pour qu’ils crèvent pas tous et toutes comme des mouches... tout le long des pistes... Des fois, il faisait si froid, que les petits morts devenaient tout durs comme des petites bûches... Personne pouvait creuser la terre... On pouvait pas les enterrer. On les balançait du chariot, c’était défendu de descendre. Elle avait bien vu, Nathalie, toute la guerre civile... et puis ensuite les Kaoulaks pourris d’or !... Elle avait dansé avec eux... foiriné... mené fusiller des dizaines et des dizaines... Et puis ensuite les privations, encore, toujours, d’autres privations... biennales, décennales, triquennales, "quinquennales"... les torrents de jactance... maintenant elle guidait... Elle avait appris le français, l’allemand, l’anglais, toute seule... Il lui passait par les doigts, à "l’Intourist", les plus curieux hurons de la Boule... et puis infiniment de Juifs (95 pour 100)... Elle était discrète, secrète, Nathalie, c’était un caractère de fer, je l’aimais bien, avec son petit nez astucieux, toute impertinente. Je ne lui ai jamais caché, une seule minute, tout ce que je pensais... Elle a dû faire de beaux rapports... Physiquement, elle était mignonne, une balte, solide, ferme, une blonde, des muscles comme son caractère, trempés. Je voulais l’emmener à Paris. Lui payer ce petit voyage. Le Soviet n’a pas voulu... Elle était pas du tout en retard, elle était même bien affranchie, pas jalouse du tout, ni mesquine, elle comprenait n’importe quoi... Elle était butée qu’en un point, mais alors miraculeusement, sur la question du Communisme... Elle devenait franchement impossible, infernale, sur le Communisme... Elle m’aurait buté, céans, pour m’apprendre bien le fond des choses... et la manière de me tenir... la véritable contradiction !... Je me ratatinais. Il lui passait de ces éclairs à travers les "iris" pervenche... qu’étaient des couperets...

On s’est cogné qu’une seule fois, mais terrible, avec Nathalie... C’était en revenant de Tzarkoi, le dernier château du Tzar... Nous étions donc en auto... nous allions assez bonne allure... cette route-là n’est pas mauvaise... Quand je lui fais alors la remarque... à la réflexion... que je trouvais pas de très bon goût... cette visite... chez les victimes... cette exhibition de fantômes... agrémentée de commentaires, de mille facéties... Cette désinvolte, hargneuse  énumération... acharnée, des petits travers... mauvais goût... ridicules manies "Romanoff"... à propos de leurs amulettes, chapelets, pots de chambre... Elle admettait pas... Elle trouvait parfaitement juste, Nathalie. J’ai insisté. Malgré tout, c’est de là, de ces quelques chambres, qu’ils sont partis tous en chœur, pour leur destin, les Romanoff... pour leur boucherie dans la cave... On pourrait peut-être considérer... faire attention... Non ! Je trouvais ça, moi, de mauvais goût ! Encore bien pire comme mauvais goût, cent fois pire que tous les Romanoff ensemble... Un vrai très mauvais impair de dégueulasses sales Juifs... Ça me faisait pas plaisir du tout de voir comme ça les assassins en train de faire des plaisanteries... dans la crèche de leurs victimes... Je me trouvais d’un seul coup tzariste... Car ils furent bien assassinés, mère, père, cinq enfants... jamais jugés, assassinés bel et bien, massacrés, absolument sans défense dans la cave de Sibérie... après quels transbahutages !... des mois !... avec ce môme hémophile... entre tous ces gardes sadiques et saouls, et les commissaires judéotartars... Enfin la grande rigolade... On se rend compte... L’intimité des morts... les pires salopes, avant de crounir... ça regarde plus personne... C’est pas toujours aux assassins de venir dégueuler sur leurs tombes... Révolution ?... Bien sûr !... Certes ! Pourquoi pas ?... Mais mauvais goût, c’est mauvais goût... Le mauvais goût du Juif, la bride sur le cou, c’est le massacre du blanc, sa torture. C’est la torture du blanc et le profond instinct du Juif, le profond instinct du nègre. Toutes les saturnales révolutionnaires d’abord puent le nègre, à plein bouc, le Juif et l’Asiate... Marat... Kérenski... Béhanzin,... l’Euphrate... le Vaudoo... les magies équatoriales... les esclaves aux requins... Saint-Domingue... c’est la même horreur qui surgit... Tout ça c’est la même sauce dans le fond... ça suinte de la même barrique...

– Pourquoi ?... Pourquoi ?... qu’elle ressautait... Elle voulait pas, la carne, comprendre... Le Tzar, il était sans pitié !... lui !... pour le pauvre peuple !... Il a fait tuer !... fusiller !... déporter !... des milles et des milles d’innocents !...

– Les bolchévicks l’ont bien promené pendant des semaines, à travers toute la Sibérie. Ils l’ont buté finalement dans la cave, avec tous ses gnières ! à coups de crosse !... Alors il a payé !... Maintenant on peut lui foutre la paix... le laisser dormir...

– Il faut que le peuple puisse apprendre !... s’instruire !... Qu’il puisse voir de ses propres yeux, comme les Tzars étaient stupides...  bourgeois... bornés... sans goût... sans grandeur... Ce qu’ils faisaient de tout l’argent ! les Romanoff ! des millions des millions de roubles qu’ils extorquaient au pauvre peuple... Le sang du peuple !... des amulettes !... Avec tout le sang du peuple ils achetaient des amulettes !

– C’est pas quand même une raison... Ils ont payé... C’est fini !...

Elle était insultante, la garce !... Je me suis monté au pétard... Je suis buté comme trente-six buffles, quand une gonzesse me tient tête...

– Vous êtes tous des assassins ! que je l’ai insultée... encore pire que des assassins, vous êtes tous que des sacrilèges vampiriques violeurs !... Vous chiez maintenant sur les cadavres tellement vous êtes pervertis... Vous avez plus figure humaine... Pourquoi vous les faites pas en cire ?... comme chez les Tussauds ? Avec les blessures béantes ?... et les vers qui grouillent ?...

Ah ! Mais elle rebiffait, terrible. Elle voulait pas du tout admettre... la petite arrogante saloperie... elle rebondissait dans la bagnole... Elle s’égosillait... "La Tzarine était pire que lui !... encore pire... Mille fois plus !... cruelle je vous dis !... Un cœur de pierre !... Elle ! La vampire !... mille fois plus horrible que toute la Révolution. Jamais elle a pensé au peuple !... Jamais à toutes les souffrances ! De son pauvre peuple ! Qui venait la supplier !... A tout ce qu’il endurait par elle !... Jamais !... Elle avait jamais souffert elle !...

– La Tzarine ?... mais vertige d’horreur ! Mais trombe d’ordures ! Mais elle avait eu cinq enfants ! Tu sais pas ce que c’est cinq enfants ? Quand toi t’auras eu le cul grand ouvert comme elle ! Cinq fois de suite, alors tu pourras causer !... Alors t’auras des entrailles ! De souffrances ! De souffrances !... Purin !

C’est dire si j’étais en furie... C’était de sa faute ! Je voulais la virer de la bagnole !... Je me sentais plus ! de brutalité ! Je devenais tout Russe !...

Il fallut que le chauffeur il ralentisse... il arrête... qu’il intervienne, qu’il nous sépare... on se bigornait... Elle a pas voulu remonter ! Elle était têtue... elle a fait tout le retour jusqu’à Leningrad à griffe. Je l’ai pas revue pendant deux jours. Je croyais que je la reverrais jamais... Et puis voilà, elle est revenue... C’était déjà oublié !... On était pas rancuneux... Ça m’a fait plaisir de la revoir. Je l’aimais bien la Nathalie. J’ai eu d’elle qu’une seule confidence, je parle une véritable confidence... quand je lui  parlais de révolution... Je lui disais que bientôt, on l’aurait, nous aussi en France, le beau communisme... qu’on avait tous les Juifs déjà... que ça mûrissait joliment... alors qu’elle viendrait à Paris... que ça serait permis alors... qu’elle viendrait me voir avec un Juif...

– Oh ! Vous savez, Monsieur Céline... c’est pas comme ça la révolution... Pour faire une révolution, il faut deux choses bien essentielles... Il faut d’abord avant tout, que le peuple crève de faim... et puis il faut qu’il ait des armes... toutes les armes... Sans ça... rien à faire !... Il faudrait d’abord une guerre chez vous... une très longue guerre... et puis des désastres... que vous creviez tous de faim... après seulement... après la guerre civile... après la guerre étrangère... après les désastres... Il lui venait des doutes...

Jamais elle ne m’a reparlé de la sorte... Toujours elle était en défense... en attitude, plus ou moins... Jamais elle-même... Je l’estimais... Je l’aurais bien ramenée à Paris... C’était une parfaite secrétaire, secrète.

J’ai des idées, moi, d’ailleurs sur la monarchie absolue, je les tiens d’un anarchiste, que j’ai connu autrefois, à Londres, un anarchiste authentique – un Bulgare – un pachyderme pour le poids. Il avait deux professions, il cumulait, accordeur de piano et puis chimiste-teinturier. Je l’écoutais religieusement. On l’appelait "Borokrom". J’étais qu’un petit jeune homme pas très affranchi à l’époque. Je l’admirais énormément. J’étais facile à mystifier...

– J’ai gâché mon existence, tel que tu me vois, Ferdinand, qu’il me disait toujours. J’aurais voulu être, moi, le Roi, tu vois, d’un immense, puissant Royaume... Et puis que tous mes sujets, tu m’entends, tous ! sans aucune espèce d’exception, ils m’auraient tous hai à la mort ! Ils n’auraient pensé qu’à cela... me faire la peau... me résoudre... semaine et dimanche... ça les aurait réveillés en sursaut, une idée pareille... Ils auraient ourdi, comploté sans interruption contre mes jours... Chaque fois que je serais sorti de mon château magnifique, dans mon carrosse de grand gala... il me serait tombé sur la gueule quelque chose comme affreuses bombes ! Des pluies ! Mon ami, des averses ! Des déluges des plus terribles grenades !... des "fulminants" de tous calibres... Je n’aurais jamais survécu que par miracle... par l’effet de tout un subtil agencement, de tout un concours de prodigieuses circonstances... J’aurais été de mon côté royal plus fumier encore si possible que tous mes sujets à la fois... absolument sans pitié...  sans parole... sans merci... J’aurais gouverné cette masse haineuse encore plus haineusement et absolument solitaire ! Par la menace, les exécutions, l’outrage et le défi perpétuel !... A l’abri de ma formidable citadelle, j’aurais imaginé sans répit d’autres insultes, d’autres forfaitures, d’autres outrages ! Encore ! Toujours plus abominables ! Pour navrer mes odieux sujets ! D’autres moyens de me rendre toujours plus abject, plus démoniaque, plus implacable ! Plus impopulaire ! Ainsi je les aurais définitivement fascinés. Jamais je n’aurais eu un de ces gestes de clémence, de faveur, d’abandon qui vous discréditent un tyran mieux que cent mille pendaisons. Je n’aurais pendu, moi, que les tendres, les compréhensifs, les pitoyables... les évangéliques... les bienfaisants de tous poils... J’aurais organisé d’immenses concours de rosiers et de rosières... pour les fouetter tous et toutes ensuite à mort... devant toute la populace... Je me serais parjuré sans cesse, sans limite, sans répit... sauf pour infliger à mes sujets d’autres vexations... les opprimer, les saccager davantage, dans tous les sens et façons. Haine pour haine ! et sans limite !... ma devise royale. J’aurais vécu tout seul, campé sur les revenus de mon immense Trésor, retranché dans mes carrosses de grand gala... Je les aurais tenu, mes abominables sujets, angoissés, haletants, attentifs à mes moindres gestes, toujours aux aguets, sous le coup d’une nouvelle iniquité, et cela pendant toute la durée de mon règne. Jamais un seul jour ne se serait passé sans quelque horrible déni de justice, quelque atroce méfait royal... l’écartèlement d’un juste, l’ébouillantage d’un innocent... Ah ! ce peuple ignoble ! le vois-tu ? Toujours fébrile, délirant de fragiles, fugaces espoirs de me réduire très prochainement en bouillie, en pâtée sanglante sous les débris de mon magnifique carrosse ? Mon règne aurait été de cette façon, j’en suis certain, exceptionnellement réussi, le plus heureux en vérité de tous les règnes, de toute l’Histoire – sans guerre, sans révolution, sans famine, sans banqueroute. Ces calamités n’affligent en effet les peuples que parce qu’elles sont très longtemps à l’avance désirées, amenées, préméditées, pensées, mijotées, par toute la rumination des masses... l’oisiveté sadique, ruineuse des peuples. Mes sujets surhaineux n’auraient jamais eu le temps, eux, de penser à ces sottises, à ces catastrophes ! Je les aurais bien trop occupés par mes inépuisables trouvailles, mes infernales vacheries !... Ils se seraient bien trop passionnés sur la meilleure, prompte manière, la plus effroyable, de me réduire en caillots, en marmelade de  viscères. J’aurais fait, moi leur monarque, l’accord de toutes les haines de mon Royaume, je les aurais centralisées, magnétisées, fanatisées sur ma propre royale personne. Voici le seul moyen royal, Ferdinand, de véritablement régner ! Gouverner ! Ah ! Ferdinand ! Ma vie eût été alors autre chose ! Une destinée merveilleusement utile... tandis qu’à présent, tu vois, je parle... je me gaspille comme je peux...

Elle l’emportait facilement Nathalie dans la controverse... la doctrine... A vrai dire je n’existais pas... Elle avait suivi tous les cours de "Dialectique Matérialiste". Elle possédait comme les curés sur le bout du doigt, toutes les questions, toutes les réponses.

– Les capitalistes que font-ils ?...

– Ils exploitent le malheureux peuple, ils spéculent, ils accaparent !...

– Que font-ils de leurs capitaux ?...

– Ils agiotent encore et toujours... ils trustent les matières premières... ils créent la rareté...

– Que font-ils de leur fortune ? Dorment-ils chaque nuit dans trois lits ?... Possèdent-ils quatorze maîtresses ?... Se promènent-ils à la fois dans dix-huit automobiles ?... Habitent-ils vingt-deux maisons ?... Se gavent-ils dix-sept fois par jour ?... des mets les plus faisandés ? Que font-ils en définitive de tout ce terrible pognon ? Qu’ils extorquent à l’écrasé, courbé, gémissant peuple ?

Ah ! ça ne troublait pas Nathalie, ces petites astuces.

– Ils se passent tous leurs caprices...

Voilà ce qu’elle avait trouvé... Du coup, je la possédais... Je reprenais tout l’avantage. Elle était collée, malhabile, sur la question du "caprice"... Caprice pour elle, c’était un mot... Rien de plus ! Elle en avait jamais vu des "caprices"... des caprices de capitalistes... Elle était bien incapable de me définir, de me citer un bon exemple de caprice... Je la mettais en boîte avec son  "caprice"... je la faisais enrager... Un jour quand même, sur la fin, elle a demandé "pouce"... Ça l’intriguait que je lui raconte ce que c’était vraiment un "caprice". J’ai cherché un bon exemple, pour qu’elle sache dorénavant, quand elle parlerait aux touristes :

– Voilà, j’ai dit, écoute-moi bien, je vais t’affranchir, ma mignonne. J’étais tout jeune à l’époque, ça se passait à Nice, vers 1910, je faisais le livreur pour la saison chez un bijoutier très fameux, M. Ben Corème... boulevard Masséna... J’avais tout à fait la confiance de mon patron, Ben Corème, "le joaillier des élégantes" et des "Grands Cercles et du Casino". Mes parents, si pauvres, mais si foncièrement honnêtes, avaient juré sur leur vie, que je ne ferais jamais tort d’un sou... qu’on pouvait me confier des trésors. En fait, on m’en confiait souvent – c’était pas des mots. Mr. Ben Corème m’avait tout de suite mis à l’épreuve... et puis ne voyait plus que moi pour me confier ses diadèmes, ses parures les plus mirifiques, ses sautoirs de plusieurs mètres... Je me tapais plusieurs fois par jour la grimpette du Mont-Boron, vers les Palaces de la Côte, surchargé, à pleins écrins, de gemmes en pagaie, d’ors, de platines, et de "rivières»... pour le choix des "élégantes"... des plus grandes cocottes de l’époque... aux lubies d’une clientèle "high-life", la plus extravagante d’Europe, des "cercleux" les plus fantasques, des Reines du Boudoir. Dans mes poches, fermées par épingles de nourrice, je promenais dans une seule journée plus de richesses qu’un galion d’Espagne, retour du Pérou. Mais il fallait que je fasse vinaigre, que je drope drôlement dans la côte... pour revenir au magasin le plus vite possible. J’avais encore un autre travail également de confiance – auquel Mr. Ben Corème tenait aussi essentiellement. Je devais rester debout dans l’arrière-boutique, derrière de petits carreaux, derrière les brise-bise... Mais je devais jamais me montrer... jamais rentrer dans la boutique ! C’est moi qui surveillais les mains des clients et des clientes... C’était ma consigne... épier les moindres furtifs gestes... surtout les furtifs gestes... Les poignes !... Pas quitter des yeux les poignes !... jamais... Voilà... C’est délicat pour un vendeur, quand on réfléchit, d’observer comme ça les mains... Il peut pas tout faire... Il doit rester, lui, tout sourires. Il doit faire le joli cœur au-dessus du guéridon... tout prévenant... tout désinvolte... Il doit pas loucher vers les poignes... C’est pas une manière... C’était moi le bigleur... le lynx... Je connaissais tous les clients... Ils me connaissaient pas... Je connaissais tous les voleurs. Dans les Italiens et les Slaves il y avait des pervers... surtout chez les femmes... les Russes, les plus huppées aristocrates... y en avait des drôles parmi... des piqueuses friponnes !... taquines !... C’était leur vice d’estoufarès une petite parure... Ah ! Les "manchettes" c’était la mort... Je gafais... je voyais venir... A l’instant... Pssss !... où ça filait dans le manchon. Je "toc-toc-toc" ! Trois petits coups à ma porte... C’était entendu avec Ben Corème... Ça s’arrangeait toujours très bien, jamais un scandale.


La 16eme partie de "BAGATELLES POUR UN MASSACRE"

de LOUIS-FERDINAND CELINE est ICI

et ICI ses autres pamphlets.

Commenter cet article

helene 19/10/2007 17:21

pourquoi le texte est coupé en deux, on peut rien lire !