LA NUIT AMÉRICAINE

Jeudi 7 juillet 2005

Dans la catégorie "il faut venir avec son manger" (au risque de mourir de faim) voici un film qui ne va pas vous étouffer sous les explications. Chacun y trouvera ce qu'il veut, et n'y trouvera donc rien sans un minimum d'efforts. L'objet de cet article n'est pas de faire une critique (c'est un film honnête qui incite à la réflexion mais qui ne restera pas dans les annales (avec 2 n) du cinéma) mais juste d'ouvrir la discution...

 

De quoi ça cause :

 

Marc (Vincent Lindon) décide un beau jour de se raser la moustache, pour faire une surprise à sa femme (Emmanuelle Devos) qui ne l’a jamais vu sans. Mais celle-ci ne remarque rien, tout comme les amis chez lesquels ils sont invités à dîner. Persuadé qu’elle lui fait une blague, puis excédé, il finit par provoquer une dispute sur le sujet, au cours de laquelle elle lui affirme qu’il n’a jamais eu de moustache…

 

 

Emmanuel Carrère a dit ne pas être sûr du sujet de son film. Il affirme ne pas détenir les clés de cette histoire.

Ca tombe bien, moi non plus. On va donc pouvoir délirer un peu.

On se dit que cela cause de changement, de frustration, de paranoïa et d’affirmation de sa différence. J'y ai personnellement vu une métaphore sur le couple et plus précisément sur l'obligation de faire des concessions.

 

Quel est son problème, à notre brave Marc ?

Il voit quelque chose que les gens qu'il aime ne voient pas. Ces personnes, qui comptent pour lui, ne le fortifient pas dans son opinion. Certes, il a bien la preuve matérielle (des photos) et la confirmation par un représentant de l'ordre et de l'état (un agent de police) qu'il a bien eu des moustaches. Mais ça ne lui suffit pas. C'est l'approbation des gens qui le touchent qui lui importe. Que d'autres personnes sur cette planète puisse penser que cette étrange veste verte à motifs floraux puisse être portable vous vous en tapez (c'est sûr que ça peut plaire, il y a déjà un type qui l'a conçue). Ce qui vous interresse c'est de savoir si votre femme, vos amis, vos collègues, vont considérer (comme vous) que cette veste vous va. A la limite, la question n'est même pas de savoir si cette veste vous plait à vous, tant qu'elle plait à tous ceux que vous aimez...

 

 

Ce genre de problème nous arrive tous les jours. On a tous besoin d'être conforté dans nos choix et nos opinions. L'idée d'E. Carrère, c'est de pousser le bouchon le plus loin possible, à la limite du tolérable pour le personnage principal. Car effectivement, il y a un moment où ce n'est plus supportable. Tant qu'il s'agit de petites incompréhensions ou de mauvaise foi (voir l'épisode du radiateur pendant le dîner) la relation peut encore tenir. Mais imaginez que votre femme (ou votre frère ou votre meilleur ami) vous dise que vous n'avez jamais eu le bac (alors que vous l'avez eu avec mention bien), ou que votre père (avec qui vous deviez déjeuner à midi) est mort l'année dernière ... il est peu probable que vous passiez outre.

 

On peut faire des compromis pour faire fonctionner une relation, mais il y a des limites

 

Notre personnage principal pète donc très légitimement un plomb, et s'enfuit à Hong-kong. Il refuse le compromis. Il refuse de céder à ce chantage insuportable : "nous pouvons être heureux ensemble mais à la condition que tu oublies certaines choses importantes auxquelles tu crois."

Le passage à Hong-Kong est très beau. Sans le regard des autres, sans leur approbation, Marc devient transparent. Non content de s'être exilé au bout du monde, il devient même incapable de se poser quelque part, et passe son temps à ne plus choisir, en refaisant sans cesse un même aller-retour, via le ferry local, entre deux terres, deux iles, deux histoires, deux vies ... entre lesquelles il ne peut décidément plus trancher. 

Il finit par se poser dans un petit hotel miteux, où on l'imagine assez bien finir sa vie en épave, une fois ses réserves financières épuisées. Sauf que...

... En rentrant un soir, la clé n'est pas au clou, le portier lui apprend que sa femme est en haut. Marc va à nouveau devoir faire un choix. Il pourrait s'enfuir, se dire que ce n'est plus possible, que la comédie a assez durée. Que rien n'est de toute façon envisageable avec cette femme qui ne lui renvoie pas le monde auquel il croit. Il décide de décider, de prendre à nouveau un risque, et pousse la porte de sa chambre.

 

Et là, rebondissement final ( A NE SURTOUT PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM ), sa femme lui parle de l'achat d'une gravure chez un commerçant local !! Géniale proposition (évidemment absolument pas réaliste, on est dans la métaphore), "Mon chéri, faisons comme si de rien était. On en parle plus, puisqu'on arrive pas à s'entendre sur le sujet. On s'aime, on veut rester ensemble, donc on passe à autre chose..."

Le Marc, il est un peu groggy, on le serait à moins.

Et que croyez vous qu'il fit ????

 

Sans doute un peu las, il accepte la proposition ! Puisqu'il ne peut pas vivre sans ses yeux (voir le message de la carte postale), il accepte la compromission.

 

Vous allez peut-être trouver que ma vision est un peu pessimiste, mais je ne crois pas. C'est important et courageux de savoir faire des compromis ! 

Par Zoso
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Mercredi 17 août 2005

Après une longue recherche, et une grande polémique à la maison, je vous informe que... 


C'est en fait, en plein tournage de "Cet obscur objet du désir", pendant une scéance de visionnage, que Serge Silberman le producteur, a convaincu Luis Bunuel de changer d'actrice. Ce n'était pas prévu du tout au début ! (en fait je ne suis pas très sûr que ce soit Silberman qui ait convaincu Bunuel et non pas le contraire (mais ma partenaire-productrice préférée me demande de mettre en avant le rôle ingrat du producteur, alors dans le doute...))


A l'origine une seule actrice était prévue pour jouer le rôle et c'était ... Maria Schneider. Peut satisfait de sa prestation, Bunuel la vire et c'est alors qu'il a l'idée de la remplacer par deux comédiennes, pour amplifier l'idée d'amour impossible et inatteignable. Une actrice latine au tempérament plutôt "chaud" et une nordique plus "glacée".

  ANGELA MOLINA   FERNANDO REY   CAROLE BOUQUET

 

Bunuel s'est probablement remis en question, en se disant que si la prestation de Schneider était moyenne, le réalisateur y était peut-être aussi pour quelque chose. Il a donc cette idée étonnante, faire jouer un seul et même rôle à deux actrices différentes ! Et ça passe tellement naturellement qu'il y a des spectateurs qui ne s'apperçoivent même pas qu'il y a deux comédiennes.


L'idée était osée mais pas totalement novatrice. En effet, en 1934, Jacques Feyder a une idée un peu similaire dans son film "Le grand jeu".

Un homme, qui s'est ruiné et déshonoré pour une femme, s'engage dans la Légion Etrangère. Au Maroc, il croit retrouver sa maîtresse dans une pauvre fille amnésique, qui lui ressemble étonnamment mais, et c'est là que Feyder a une idée similaire, n'a pas la même voix.


C'est l'actrice Marie Bell qui tient le rôle principal, mais ce n'est pas sa voix que l'on entend. C'est celle de Claude Marcy, spécialiste de la synchronisation. Feyder réussit ainsi à amplifier la sensation de malaise de son acteur, puisque, l'actrice qui parle n'a effectivement pas la voix de celle qui joue.

 

Par Zoso
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Lundi 29 août 2005

"Peindre ou faire l'amour", le film d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu, est un film oscillant.


A l'instar des personnages du film, les réalisateurs semblent avoir avancé dans le noir, dans l'inconnu.

Tout d'abord, par l'utilisation d'un casting de stars "banquables". Ensuite, par la réalisation d'un film dans les Alpes et non plus dans les Pyrénées, avec une mise en scène impressionniste. Enfin, par un propos émoustillant, qui pouvait pour une fois ratisser large.

Mais il faut bien reconnaitre, qu'ils nous avaient déjà préparé, avec leur précédent film "Un homme, un vrai", à un casting plus "parisien" (Mathieu Amalric, Hélène Fillières). Si nous ne sommes pas dans les Pyrénées, nous sommes toujours à la montagne. Et, s'il s'agit bien d'une histoire d'échangisme, le propos du film tourne avant tout autour d'un de leur thème récurrent, le couple.



Peindre ou faire l'amour



Ainsi, avant même le générique de début, le spectateur est confronté à l'idée de choix et de prise de risque. Le film va osciller sans cesse, sans jamais choisir où tomber :

  • - malaise ou quiétude,
  • - jour ou nuit,
  • - abandon ou maîtrise,
  • - naïveté ou finesse,
  • - pluie ou beau temps, 
  • - démonstration ou timidité,
  • - sensualité ou pudeur,
  • - province ou exotisme,
  • - sociologique ou anecdotique,
  • - vie active ou retraite,
  • - comique ou sensible,
  • - été ou automne,
  • - tentations ou regrets,
  • - grand public ou "art et essai" (Cannes c'est quoi ? La reconnaissance artistique du meilleur du cinéma grand public ou la part grand public du cinéma d'art et d'essai?)

 - peindre ou faire l'amour ?


D'ailleurs il ne tombe pas. Jamais le film ne décide pour nous. Jusqu'au bout on est balancé entre le comique des dialogues/situations et la sensibilité de la mise en scène et du propos. Jusqu'à la fin, les personnages hésitent entre l'aventure et la tranquilité. A peine une scène a t-elle installée le spectateur dans un certain confort, qu'un énième rebondissement (saugrenu mais pas trop) vient le tirer de sa torpeur.


Peindre ou faire l'amour



Le film joue ainsi sur l'équilibre ou plus exactement sur le déséquilibre. Tout "est" et à la fois "est son contraire".

Les chansons à texte, illustrant les propos du film sont à la fois culottées et grotesques ("Les marquises" de Brel pour illustrer ... les marquises). Une scène de noir absolu pour symboliser la capacité de l'aveugle à sentir mieux ou autrement dans certaines circonstances (naïf ou sublime ?). Le bonheur du couple Azéma-Auteuil qui n'est jamais très loin du sentiment de malaise (on les sent à la fois très proche et sans aucune complicité). Des scènes à la fois sensuelles (Amira Casar s'offrant nue à la vue du peintre) et des scènes d'amour assez sèches (Daniel Auteuil est visiblement mal à l'aise avec son corps).  Adam et Eva, avec Eva qui introduit l'idée de pêcher dans le couple + l'idée du feu purificateur + le paradis terrestre (allégorie ou facilité ?).


Peindre ou faire l'amour, finalement, c'est quoi ? Le choix entre la reproduction figée de ce qui existe, ou le risque de la remise en question par un acte vivant et éphémère ? Mais si la peinture fige, elle n'en est pas moins une prise de risque et faire l'amour, même avec son voisin, est-ce encore vraiment subversif en 2005 ?
 

Peindre ou faire l'amour


Au bout d'une heure trente-huit dans le noir, la lumière se fait de nouveau, et il faut bien admettre que l'on ne s'est cogné nul part. C'est à la fois la force et la faiblesse du film, on se déplace de façon extrêmement fluide entre des aspérités que jamais on ne heurte. Le film nous démontre de façon magistrale la "plausiblité" d'un couple de cinquentenaire devenant naturellement échangistes, sans jalousie, sans déchirure. C'est à la fois superbement maîtrisé et à la fois, un peu anecdotique. Chacun penchera du côté qu'il veut (qu'il peut ?).


Je me suis laissé guider, faites de même, et allez voir

"Peindre ou faire l'amour".

Par Zoso
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PENSÉE DU JOUR

"C'est sur ce quai-là, au 18, que mes bons parents firent de bien tristes affaires pendant l'hiver 92, ça nous remet loin. C'était un magasin de "Modes, fleurs et plumes". Y avait en tout comme modèles que trois chapeaux, dans une seule vitrine, on me l'a souvent raconté. La Seine a gelé cette année-là. Je suis né en mai. C'est moi le printemps."

LFC


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